Pollution du fleuve Niger : Bamako face à l’urgence

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Le fleuve Niger traverse Bamako comme une colonne vertébrale. Au petit matin, ce 16 mai 2026, ses eaux reflètent encore les premières lueurs du soleil pendant que pêcheurs, lavandières et maraîchers s’activent sur ses berges. Mais derrière cette apparente tranquillité, ce fleuve historique qui a porté les grands empires ouest-africains, est aujourd’hui confronté à une pollution inquiétante qui menace la santé des populations et l’équilibre écologique de toute la capitale malienne.

Selon une étude réalisée en 2021 dans le cadre du projet Cart’Eau de l’ONG Join for Water, environ 611 548 m³ d’eaux usées sont déversés chaque jour dans le fleuve à Bamako. À ces eaux usées s’ajoutent des tonnes de déchets plastiques, des rejets industriels non traités et des boues provenant des égouts à ciel ouvert.

Sur plusieurs tronçons du fleuve, les signes de pollution sont visibles à l’œil nu. Les sachets plastiques flottent entre les herbes aquatiques, tandis que les berges se transforment progressivement en dépotoirs sauvages.

Depuis le pont du roi Fahd, les amas d’ordures s’étendent sur plusieurs mètres. Pendant l’hivernage, ces déchets bloquent l’écoulement naturel des eaux et aggravent les risques d’inondations dans plusieurs quartiers riverains.

À Badalabougou, Oumar Sow, retraité vivant à proximité du fleuve, se souvient avec amertume d’une époque où le Niger était encore un lieu de détente et de fraîcheur. « Avant, l’eau était claire et l’air respirable. Aujourd’hui, l’odeur est insupportable. On sent que le fleuve souffre », nous confie-t-il.

L’orpaillage illégal aggrave la contamination

Au-delà des déchets ménagers, les activités de dragage artisanal pour l’or représentent aujourd’hui l’une des principales menaces pour le fleuve Niger. Dans un communiqué publié en juin 2025, la Société malienne de gestion de l’eau potable (SOMAGEP) avait déjà alerté sur une dégradation rapide de la qualité de l’eau dans plusieurs régions traversées par le fleuve, notamment Bamako.

Selon la société, le dragage aurifère clandestin entraîne une forte augmentation de la turbidité de l’eau et l’introduction de substances toxiques comme le mercure. « Ces pratiques provoquent une destruction des fonds aquatiques et rendent l’eau dangereuse pour la consommation humaine », soulignait la SOMAGEP.

Les conséquences sanitaires sont multiples : maladies de peau, intoxications chroniques, troubles digestifs et contamination de la chaîne alimentaire à travers les poissons. Aussi, la pollution menace également la biodiversité du fleuve. Ainsi, plusieurs espèces aquatiques deviennent rares, fragilisant les activités de pêche dont dépendent de nombreuses familles.

Aujourd’hui,le Niger reste pourtant la principale source d’eau potable pour Bamako et plusieurs grandes villes du Mali. Mais, la multiplication des pollutions augmente considérablement les risques sanitaires.

Selon des études de l’ONG Join for Water, les eaux contaminées favorisent la propagation de maladies comme le choléra, la typhoïde, la bilharziose et les diarrhées. Les eaux stagnantes issues des déchets et des caniveaux bouchés contribuent aussi à la prolifération du paludisme.

La situation est aggravée par le manque d’infrastructures d’assainissement. Bamako ne dispose que d’une capacité limitée de traitement des boues de vidange. Sur les 94 collecteurs d’eau recensés dans la capitale, plus de la moitié se déversent directement dans le fleuve. M. Alou Traoré, de l’Agence Nationale de Gestion des Stations d’Épuration du Mali (ANGESEM), reconnaît l’ampleur du problème.

Selon lui, le Mali ne dispose actuellement que de 13 stations d’épuration, largement insuffisantes face à la croissance urbaine. À Bamako, une seule station traite entre 15 et 20 camions de vidange par jour, alors que près de 160 camions circulent quotidiennement.

Ainsi, à longueur de la journée, les camions spiros transportant des boues de vidange de la ville de Bamako et environnant viennent se décharger en plein air dans la zone aéroportuaire président Modibo Keita. «Par jour, environ 160 déchargements de boues vidange sont effectués ici », nous confie l’un des chauffeurs des camions.

Sur cet espace non aménagé pour la circonstance, les camions se débarrassent de leurs contenus de manière anarchique. Non traitées, ni protégées, ces boues sont, par la suite, transportées dans le fleuve par les eaux de pluie à travers des collecteurs.

Au regard de ces réalités piquantes,la pollution du fleuve impacte directement plusieurs secteurs économiques. Les pêcheurs dénoncent une baisse continue des prises, tandis que les maraîchers et riziculteurs s’inquiètent de la qualité des eaux utilisées pour l’irrigation. Le coût du traitement de l’eau potable augmente également pour la SOMAGEP, confrontée à une eau de plus en plus difficile à purifier.

Il faut aussi savoir qu’il existe des conséquences régionales de cette dégradation. Ressource transfrontalière, le Niger traverse six pays d’Afrique de l’Ouest. Sa pollution à Bamako affecte directement l’ensemble du bassin.

Il faut sauver le Niger

Face à cette crise environnementale, il urge de prendre des mesures fortes et immédiates visant à sauver le Niger pendant qu’il est encore temps. Parmi les principales solutions, figurent l’interdiction stricte et le démantèlement des sites de dragage illégal ; le renforcement des contrôles environnementaux sur les industries et les établissements rejetant leurs eaux usées dans le fleuve ; la construction de nouvelles stations d’épuration et de traitement des boues ; la modernisation du système de collecte et de recyclage des déchets plastiques ; l’application effective du principe « pollueur-payeur » ; la protection et l’aménagement durable des berges ; l’interdiction des constructions anarchiques dans le lit du fleuve…

Aussi, les acteurs de la société civile plaident également pour une réforme du financement de l’assainissement. La Coalition Nationale-Campagne Internationale pour l’Eau, l’Hygiène et l’Assainissement (CN-CIEPA-WASH), et l’ONG BORDA demandent une révision du décret sur la redevance des eaux usées afin de garantir des ressources suffisantes pour entretenir les infrastructures. « C’est une question de survie pour notre environnement et de dignité pour les populations », a insisté Mme Noëlle Dembélé de l’ONG BORDA, le 14 mai 2026 au cours d’une conférence de presse.

Au-delà des mesures gouvernementales, il faut rappeler que la protection du fleuve Niger dépend aussi du comportement des citoyens. La réduction de l’usage des plastiques, le respect des règles d’assainissement, le tri des déchets et la protection des berges apparaissent aujourd’hui comme des gestes essentiels pour préserver cette ressource vitale.

Face à ces réalités, Bamako joue désormais une course contre la montre. Si rien n’est fait, le Niger risque de devenir progressivement un fleuve biologiquement appauvri et dangereux pour les populations. Mais avec des politiques publiques rigoureuses, des investissements durables et une mobilisation collective, il peut encore être sauvé et retrouver son rôle historique de source de vie pour Bamako et toute l’Afrique de l’Ouest.

Ousmane BALLO

Source : Ziré

Last Updated on 21/05/2026 by Ousmane BALLO

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