Mali : la transition en question

Note de la rédaction : ce texte de réflexion a été produit par Moustapha Dicko, ancien ministre et membre éminent de la Direction de l’ADEMA, aux premières heures de la transition (le 20 octobre 2020, précisément). Certaines interrogations formulées ont depuis lors trouvé réponse, mais les doutes et les appréhensions sur la marche de cette période sensible de notre histoire politique prouvent une redoutable justesse d’analyse. Même après l’épisode du 24 mai, et surtout après ce crash, les acteurs politico-militaires sauront y trouver des idées utiles à la suite de la transition.

En mars 1991 le Comité de Transition pour le Salut du peuple (CTSP) s’est mis en place dans les 48 heures qui ont suivi le renversement du pouvoir. Aucune perte de temps, sauf l’installation des différentes commissions et des cabinets. Cette fois-ci la Transition a démarré depuis le 15 septembre et il n’y a toujours pas de CNT et le CNSP n’est toujours pas officiellement dissout.

Or, aujourd’hui plus qu’alors notre pays a besoin de retrouver un État stable et fort pour ramener la sécurité, le vivre ensemble, la cohésion sociale et faire face aux raisons qui ont conduit à cette transition.

En effet, des forces sociales hétéroclites, venues de toutes les couches de notre pays, se sont mobilisées pour faire partir le régime de Ibrahim Boubacar Keita. Les militaires conduits par ce qu’ils ont appelé le CNSP ont « parachevé » l’immense effort et les sacrifices du mouvement dénommé M5-RFP. Ce sont les militaires eux-mêmes qui l’ont affirmé et qui se sont rendus à la Place de l’Indépendance pour se joindre à ce mouvement, dans un élan qui se comprend et qui a été apprécié de l’ensemble national.

Ce schéma n’était pas le mien, qui souhaitais de toutes mes forces que le Président de la République reconnaisse qu’il n’avait plus la réalité du pouvoir et que son ultime devoir était de sauver la République et la démocratie en acceptant toutes les revendications populaires sauf celle de sa démission. Je lui ai écrit dans ce sens; et dans mes multiples échanges avec les hommes et les femmes du Mouvement, j’ai constamment plaidé pour que le Président de la République (même élu dans les conditions plus que douteuses que l’on sait !) reste. Son départ forcé augurait pour le Mali la fin de la démocratie et de la République : plus aucun Président de la République n’irait au bout de son mandat constitutionnel! Sans compter le fait que c’est une mauvaise lecture de notre Constitution (j’en suis encore convaincu !) qui amenait cet acharnement à exiger un départ forcé du Président de la République, là où un changement de Gouvernement était la réponse idoine !

Mais les positions sont restées figées; le Président de la République avait peur de « lâcher du lest », au risque de tout perdre, et s’adossait à la « légalité Constitutionnelle » (qu’il bafouait allègrement, lui-même, chaque que cela l’arrangeait) et aux voix extérieures qui l’encourageaient sans tenir compte de la situation intérieure ;

Le mouvement du M5-RFP était, quant à lui, persuadé de sa force et de la détermination de ses masses, de sa conviction aussi que toutes les forces avaient abandonné le locataire de Koulouba. C’est le Mouvement qui eut raison. L’armée se chargea de finaliser la lutte et déposa sans résistance un régime qui ne tenait plus à rien ou à très peu !

On pouvait penser et s’attendre à ce que les militaires et le M5-RFP continuent de faire cause commune pour redresser le navire en détresse du Mali, mais l’entente fut de bien courte durée.
Rapidement les relations se sont distendues entre les militaires et le Mouvement; au point que la Présidence de la transition et le Gouvernement de la transition se sont mis en place sans eux. Ça ne veut pas dire que des individus ayant appartenu ou appartement encore à ce mouvement n’aient pas été consultés ou qu’ils n’en fassent pas partie.

A vu d’œil des dissensions se font jour entre partenaires d’hier au niveau de la direction du M5-RFP. Ce sont contradictions normales pour qui sait identifier les hommes et les femmes qui composent cette direction, leurs différents parcours et leurs appartenances idéologiques souvent diamétralement opposés.

Profitant de cet état de fait et écoutant les contempteurs du Mouvement, les militaires tiennent de plus en plus à l’écart ceux qui étaient, il y a si peu de temps, à la tête du mouvement le plus impressionnant et le plus déterminé des 20 dernières années de notre histoire.
Il est prévu un Conseil National de la Transition dans le dispositif qui doit conduire les 18 mois de la Transition. Il servira d’organe législatif et il est prévu qu’il compte 121 membres, ce qui est énorme (tout comme le Gouvernement d’ailleurs) dans la situation actuelle de notre pays et des urgences réelles auxquelles il doit faire face.

Si la Transition est là pour le changement, cet organe doit comprendre le maximum d’hommes et de femmes qui se sont battus pour qu’advienne le changement. Aux deux tiers cet organe doit être affecté aux forces du changement et aux hommes et aux femmes qu’ils proposeront parmi les professeurs de droit, les avocats et les magistrats !

Si la Transition est là pour le changement et pour un changement de qualité, le CNT doit comprendre aux deux tiers ces hommes et ces femmes politiques de qualité et d’expérience  qui se sont retrouvés à la tête du mouvement du 05 juin. Les autres (nous qui appartenions à la défunte majorité, responsables de l’ancienne politique!), on sait ce que nous voulions: nous avons géré avec IBK sans oser le contredire un seul jour, sans oser remettre sa politique en cause un seul jour, devançant, au contraire ses désirs et ses délires.
Si la Transition est là pour le changement, changement qui mettrait ensemble la nation entière autour d’une vision partagée, qui lui ferait parler à l’unisson de tous ses enfants enfin réconciliés, vous associerez les hommes et les femmes qui ont mené le combat contre le régime d’IBK, les mains nues, ayant accepté de faire face à la violence, à la prison, pour d’autres au don de leur vie; à ceux qui ont refusé des propositions dilatoires mais qui les auraient mis à l’abri du besoin pour eux, et hypothéqué davantage l’avenir de la nation malienne.
Si la Transition est là pour le changement dans la sérénité et la quiétude, elle doit associer ces hommes et ces femmes qui se sont retrouvés à la tête de ce mouvement immense, qui, en fait, n’a pas de tête, qui est une véritable déferlante contre la mal-gouvernance, une lame de fond dont la force d’inertie sera toujours en cours, jusqu’à un Mali réellement démocratique, un Mali de justice et de solidarité, jusqu’au Mali du rêve des maliens.

Rien ne pourra l’empêcher: ceux qui étaient au-devant du M5 n’étaient que le cheval de Troie de la colère populaire; il n’est que de considérer les mobilisations populaires depuis « An tè A bana » et même plus loin, toutes plus impressionnantes les unes que les autres! Il n’est que de remarquer que ces mouvements restant constamment puissants, ont eu, chaque fois, de nouveaux dirigeants: chaque fois que des leaders ont été récupérés par le pouvoir, le Mouvement populaire, lui, s’est renouvelé avec encore plus de vigueur !

Si la Transition est là pour le changement, enfin, et ne veut pas tous les jours faire face à la rue, aux marches et aux meetings et devoir utiliser la force brutale non seulement à Bamako mais dans toutes les villes de notre pays;  non seulement au Mali mais dans toutes les capitales du monde où vivent des maliens qui prendront d’assaut nos représentations diplomatiques, nos délégations (ministérielles, présidentielles) à l’extérieur, mais aussi les sièges des organisations internationales Bruxelles, New York, les hôtels de luxe qui les hébergent dans un vacarme tonitruant…et tellement humiliant !

Alors, il serait sage – et simplement plus juste!  – de stabiliser la Transition en équilibrant les forces par la participation majoritaire des forces du changement comme ce fut le cas en Mars 1991!
Il serait aussi sage de laisser la tête du CNT à ceux qui se sont battus pour le changement, quitte à ce que le vice-président soit un militaire. Une formule pour résoudre, du coup, le problème du remplacement du Président de la Transition en cas d’empêchement par un civil (je lui souhaite d’aller au bout de son mandat !).

Si c’est une femme, ce serait encore mieux, vu que, pour le Gouvernement, la loi sur le genre n’a pas été respectée !

Le temps n’est pas notre allié. La situation sécuritaire se dégrade de jour en jour pendant que nos soldats s’occupent de leur installation à la tête de la Transition. Cela sera extrêmement coûteux en hommes et en militaires démobilisés, échappant à leur devoir sacré de défense de la nation malienne. Et en moyens financiers et matériels dilapidés à des fins plus que dérisoires pour un pays qui a besoin, avant tout, de reconquérir son intégrité territoriale, de reconstruire ses forces de défense et de sécurité, son administration, son école, sa cohésion sociale, bref son existence même !

L’HISTOIRE ne vous le pardonnera jamais !

Par Moustapha DICKO, Ancien Ministre

Bamako, le mardi 20/10/20

Source : L’Aube