Pilier de la stratégie de décarbonation du transport aérien, les carburants d’aviation durables (Sustainable Aviation Fuel – SAF) peinent encore à franchir le cap de la production de masse. Malgré des objectifs climatiques ambitieux et une demande soutenue par les politiques publiques, la filière reste confrontée à des défis économiques majeurs : coûts de production élevés, investissements insuffisants et capacités industrielles encore limitées. Un contexte qui freine la transformation du secteur et retarde l’atteinte des objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050.
L’industrie aérienne poursuit sa transition énergétique en faisant du SAF l’un des principaux leviers de réduction de son empreinte carbone. Toutefois, le développement de ce marché reste largement en deçà des besoins.
Selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), la production mondiale de carburants d’aviation durables devrait atteindre 2,4 millions de tonnes en 2026, soit seulement 0,8 % de la consommation mondiale de carburant aérien. Un volume encore très insuffisant pour répondre aux exigences de décarbonation du secteur.
Au cœur des difficultés figure le coût de production. Le SAF demeure de deux à cinq fois plus onéreux que le kérosène conventionnel, une différence qui pèse lourdement sur les compagnies aériennes, déjà confrontées à une forte volatilité des prix de l’énergie et à des marges financières souvent limitées.
L’IATA estime que les achats de SAF représenteront près de 4,3 milliards de dollars de dépenses supplémentaires pour les transporteurs aériens en 2026, renforçant la pression sur leurs coûts d’exploitation.
Au-delà de la question des coûts, la montée en puissance industrielle constitue aujourd’hui le principal défi du secteur. Malgré l’annonce de 165 projets industriels au cours des dix dernières années, seuls 36 sites sont effectivement entrés en production. De nombreux projets restent bloqués par des difficultés de financement, des contraintes technologiques ou l’absence de garanties commerciales suffisantes.
Les carburants de synthèse (e-SAF), considérés comme une solution stratégique à long terme, affichent un retard encore plus important. Les capacités de production actuelles demeurent largement inférieures aux objectifs fixés par les autorités européennes et britanniques.
Ce décalage entre les ambitions réglementaires et les capacités industrielles alimente les inquiétudes des investisseurs et ralentit la structuration de la filière.
Les acteurs réajustent leurs stratégies d’investissement
Face aux incertitudes économiques, plusieurs industriels adaptent leur modèle de développement. Les groupes Sasol et Topsoe ont récemment annoncé la réorganisation de leur partenariat dans le secteur des SAF avec la fermeture progressive de leur coentreprise Zaffra, créée en 2023 pour développer une offre industrielle intégrée.
Les deux entreprises privilégient désormais une approche davantage orientée vers la fourniture de technologies sous licence, jugée plus flexible et moins risquée financièrement.
Cette évolution illustre une tendance de fond : les industriels cherchent à limiter leur exposition aux investissements lourds tout en conservant leur position sur un marché dont les perspectives de croissance restent importantes.
Le développement du marché demeure fortement dépendant de la mobilisation de capitaux à long terme.
Plusieurs projets de production ont été reportés ou redimensionnés en raison du coût élevé des installations, des difficultés d’accès au financement et du manque de contrats d’achat garantis avec les compagnies aériennes.
Cette situation ralentit la création de nouvelles capacités de production, alors même que les obligations réglementaires d’incorporation de SAF progressent rapidement, notamment au sein de l’Union européenne.
Pour les investisseurs, le secteur reste prometteur mais présente encore un profil de risque élevé, lié à l’incertitude sur la rentabilité des projets et à l’évolution future des politiques publiques.
Un marché largement soutenu par les politiques publiques
Aujourd’hui, la croissance du marché des carburants d’aviation durables repose principalement sur les mécanismes de soutien mis en place par les États. Les réglementations européennes imposant des taux croissants d’incorporation de SAF créent une demande structurelle, mais l’offre industrielle peine à suivre.
Cette situation entretient une tension durable entre les objectifs climatiques des gouvernements et la réalité économique des producteurs. Les compagnies aériennes demeurent ainsi confrontées à un arbitrage délicat entre leurs engagements environnementaux et la maîtrise de leurs coûts opérationnels.
Pour les analystes, l’avenir économique du marché des SAF dépendra de plusieurs facteurs déterminants : la réduction progressive des coûts de production, l’accélération des investissements industriels, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en matières premières et une meilleure coordination des politiques publiques à l’échelle internationale.
Sans une convergence de ces différents leviers, la filière risque de ne pas atteindre la taille critique nécessaire pour accompagner durablement la transition énergétique du transport aérien.
À terme, la réussite de cette transformation conditionnera non seulement la compétitivité économique du secteur aérien, mais également sa capacité à respecter les engagements internationaux en matière de neutralité carbone.
IB
Source : Le Capital
Last Updated on 13/07/2026 by Ousmane BALLO
