Au Mali, la santé reproductive des adolescentes demeure un terrain fragile, marqué par des silences lourds et une information souvent absente. Dans un environnement où les sujets liés au sexe sont enveloppés de tabous et de timidité, les jeunes filles évoluent avec leurs questions, leurs douleurs, parfois même leurs maladies… sans jamais oser les exprimer. Dans ce reportage, nous plongeons dans cet univers où le malaise social s’installe au cœur du quotidien.
Selon la dernière Enquête Démographique, seuls 10 % des jeunes âgés de 15 à 24 ans ont recours aux services de santé reproductive. Derrière cette statistique se cache une réalité bien plus sombre : ignorance, absence de communication, peur du jugement… autant de freins qui exposent les adolescentes aux infections sexuellement transmissibles, aux grossesses précoces et non désirées, aux avortements à risque et, parfois, à des drames maternels ou néonataux.
Les spécialistes que nous avons rencontrés le confirment : la méconnaissance demeure la première cause de vulnérabilité. Le lundi 24 novembre 2025, à l’école publique fondamentale de Nafadji, la cour se remplit d’éclats de rire. Il est 10 heures. La récréation offre ce moment de liberté où les élèves se dispersent, jouent, discutent. Nous approchons un groupe de jeunes filles âgées de 9 à 15 ans. À peine évoquons-nous la question de la santé reproductive que les sourires se figent. L’une s’éclipse, puis une deuxième, puis la troisième… aucune ne restera pour en parler.
Ce retrait silencieux en dit long…
Nous nous tournons alors vers le corps enseignant. Mme Coulibaly, enseignante, observe la scène de loin avant de partager son regard : « C’est notre réalité. Entre elles, les filles discutent de tout, mais jamais de santé sexuelle. Avec un adulte, encore moins. Nous avons toutes vécu cela. Et c’est regrettable. »
Au-delà de l’école : l’hygiène, un autre défi majeur
Plus loin, dans un salon de coiffure de la même localité, Maïni, la propriétaire, accueille régulièrement des adolescentes. Selon elle, le manque d’apprentissage à l’hygiène intime est l’une des principales sources d’infections. « Beaucoup de jeunes filles ne savent pas s’entretenir. Les premières règles arrivent, elles cachent cela aux mamans. Elles veulent gérer seules, mais s’infectent. Et une infection mal soignée finit par créer d’autres problèmes… » explique-t-elle.
À la sortie du salon, une jeune femme, qui souhaite garder l’anonymat, partage son expérience. Sa voix est calme, mais son récit porte encore les marques du traumatisme :
« J’ai contracté une infection à 13 ans. Elle m’a causé trois fausses couches. Chez nous, l’hôpital était loin… La maladie n’a été traitée que lorsque je suis venue en ville. Aujourd’hui, j’ai 18 ans et j’ai des enfants, mais je pense que tout a commencé avec une toilette sale que nous utilisions à l’époque. »
Maïni acquiesce, avant de conclure : « Les toilettes, qu’elles soient à la maison, à l’école ou ailleurs, sont souvent mal entretenues. Le corps féminin est très sensible. Nous l’oublions trop vite. »
Un problème de santé, mais aussi de développement national
Pour le Professeur Lalla Fatouma Traoré, médecin en santé publique et spécialiste de la santé de la reproduction, le manque d’information reste un obstacle majeur. « Les adolescents n’ont pas les connaissances nécessaires pour prendre des décisions éclairées. Les parents, eux, ne savent pas toujours comment les accompagner. Résultat : rapports précoces, IST, grossesses non désirées, avortements à risque… » précise-t-elle.
Au-delà de l’enjeu médical, elle met en lumière une dimension plus large : celle du développement national. « L’émergence d’un pays repose sur des jeunes valides et productifs. Si les IST détruisent leur santé ou leur fertilité, c’est tout l’avenir qui s’assombrit. Nos taux de mortalité maternelle et infantile restent trop élevés. Nous devons agir pour être au rendez-vous de 2030 et des Objectifs de développement durable. »
Elle insiste également sur les dangers du manque d’information : « Beaucoup d’enfants ne comprennent même pas la puberté. Ils deviennent sexuellement actifs pour de mauvaises raisons, parfois sous la pression, parfois sous la violence. Nous devons éduquer les jeunes, mais aussi aider les parents à comprendre et à parler. »
Pour elle, combattre les tabous au sein de la communauté est indispensable : rumeurs, silences imposés et tolérance envers la violence doivent disparaître.
Quand le silence devient un obstacle national
Une santé sexuelle et reproductive épanouie ne se résume pas à l’absence de maladie. Elle implique un bien-être physique, mental et social. Au Mali, ce bien-être reste trop souvent compromis chez les adolescentes, par manque de mots, de gestes, d’accompagnement. Chacun, parents, enseignants, leaders communautaires, structures sanitaires, porte une part de responsabilité. Car si les jeunes filles continuent de souffrir dans le silence, c’est toute une génération qui en paiera le prix.
Amadou Kodio/Afrikinfos-mali
Last Updated on 29/11/2025 by Ousmane BALLO

