Les médias étrangers et nous: RFI et France 24, une absence oubliée ?

Personne ne peut nier la prédominance de ces médias (RFI et France 24) dans le choix d’écoute dans nos grandes villes surtout chez une certaine classe moyenne et intellectuelle, depuis le début de la “démocratisation” en 1991. Leur absence commence à sûrement se sentir comme un manque au début, mais au fil du maintien de la mesure d’interdiction, cette addiction s’oublie, se “guérit”.

Dimanche 12 juin, c’était bien un dimanche ordinaire. Et chacun sait ce qu’est un dimanche à Bamako. Et notre couple célèbre d’artistes musiciens l’a déjà si bien fait connaître au monde entier à travers le tube “dimanche à Bamako”. Un dimanche, ce sont des mariages, des baptêmes, des visites sociales.

Rarement un moment de répit

Après bien des tours dans la ville, je me suis retrouvé le soir à regarder la télé. J’avais deux choix orientés par les annonces faites par les chaînes concernées, à savoir l’ORTM et Africable. Sur L’ORTM, le Premier ministre avait rendez-vous avec les téléspectateurs pour boucler la boucle de l’émission spéciale Mali Taasira, qui a vu chacun des membres du Gouvernement passer pendant presque un mois pour faire le point individuel de son département. C’était donc le tour du Premier ministre dans le format inédit d’une émission enregistrée le vendredi dénommé, “journée d’information”.

Il y avait au même moment l’avocat Kassoum Tapo, patron du mouvement Morema, sur Africable qui parlait de questions d’actualités.

Je me suis donc trouvé écartelé entre le besoin de savoir ce que le gouvernement aux affaires avait à dire par l’entremise de son Chef et ce que disait l’avocat qui ne semble pas voir les choses de la même manière, si on se fie à ses différentes déclarations publiques.

Alors que ces deux rendez-vous tiraient vers la fin, je me suis rappelé que j’ai manqué à un réflexe quotidien que je me suis imprimé depuis février pour aller voir le point de la guerre Russie-Ukraine sur le réseau social YouTube. C’est en y allant que je vois une vidéo dans laquelle le titre annonçait une déclaration de l’homme politique français Jean Luc Mélenchon sur la percée de sa coalition politique aux élections législatives. Je me suis lancé un petit “pichtt” en guise d’étonnement à mon propre endroit. Oui comment j’ai bien pu oublier que c’était le jour du premier tour des législatives françaises ? L’explication est sûrement simple : manque d’intérêt et surtout l’absence d’outils de rappel comme les médias français qui sont interdits depuis quelques mois, à savoir RFI et France 24, qui ont le don du matraquage médiatique avec la rediffusion horaire de l’info. Elles auraient été là à être entendues dans la voiture ou regardées à la maison qu’un moment de la journée l’info allait sans doute tomber dans mon oreille.

Personne ne peut nier la prédominance de ces médias dans le choix d’écoute dans nos grandes villes surtout chez une certaine classe moyenne et intellectuelle, depuis le début de la “démocratisation” en 1991. Leur absence commence à sûrement se sentir comme un manque au début, mais au fil du maintien de la mesure d’interdiction, cette addiction s’oublie, se “guérit”.  Leur place a-t-elle été prise dans le choix des auditeurs ? Rien ne peut l’indiquer malgré la diffusion de quelques autres radios étrangères, en ce qui est de l’info internationale. Pour l’info nationale et locale, la foison de médias, radios et TV ont les moyens de fournir du contenu.

Ces deux médias français sortent peu à peu de nos habitudes d’écoute même si d’autres moyens technologiques permettent toujours leur accès. L’un servait de réveil matinal et l’autre de tisane de nuit. La mesure gouvernementale sur ces deux médias relève d’une entorse pour les puristes de la liberté d’expression et de presse, mais les États ont leur vision et leurs lois et dans le même sens l’Union européenne l’a démontré en ce qui concerne les médias russes dans leur gestion de la guerre Russie-Ukraine. Rien ne dit qu’un jour prochain ou lointain cette interdiction ne sera pas levée au gré d’une amélioration de la relation entre le Mali et leur pays d’appartenance. Si cela se réalisait, ils devraient avoir de l’énergie pour remonter la pente du vide sinon d’un certain désintérêt que leur absence aurait créé.

D’ici là, nous devons nous rappeler une bonne règle qui veut que les meilleurs outils médiatiques pour parler d’un pays, d’une société, d’une contrée, sont les outils que ces acteurs ont créé pour eux-mêmes, avec leurs propres moyens, leur propre façon de penser et d’agir, leur vision endogène et exogène. Tous les médias d’autres États  qui viennent s’installer hors de leur base naturelle, avec le statut d’international, travaillent pour leur chapelle, quel que soit l’enduit ou l’onguent utilisé à coup de qualité d’écoute, de recrutement de locaux pour une vraie immersion sociale, à forte dose de professionnalisme.

“Les radios internationales sont devenues si familières aux auditeurs africains que leur réception sur le continent semble se banaliser. Si leurs apports en matière d’informations, de pluralisme et de liberté de choix sont reconnus, elles sont également accusées d’être des vecteurs de propagande, d’aliénation culturelle des auditeurs et de déstabilisation des régimes africains. Les velléités de domination politique et économique des pays diffuseurs sont avec récurrence mises en cause, de même que sont critiquées la fascination, voire le culte des produits étrangers auxquels succombaient les auditeurs africains qui seraient ainsi des victimes”, écrivait Théophile E. Vittin, sur l’impact des radios internationales en Afrique noire

(Dans La mondialisation des médias contre la censure (2002), pages 81 à 102).

Les médias les plus productifs, les plus utiles dans un pays, sont ceux qui produisent du contenu de qualité, divers et varié, sur les réalités endogènes du pays, de la contrée, de la société, de leurs  valeurs humaines, morales, matérielles.

C’est ce choix que les pays africains doivent amorcer, en dépit du poids de la mondialisation qui a la force de s’extravertir tout, en l’occurrence la culture et l’éducation, fondement de toute société. C’est ce piège qui nous est tendu, dans lequel nous sommes tombés mais dont nous pouvons sortir. Vite ! Cela passera par le renforcement des médias publics ou d’état, l’institutionnalisation d’un fonds d’appui aux médias notamment privés ou indépendants, en vue d’optimiser leur contribution au développement socio-économique, en ayant les moyens d’assurer leur devoir de service public, par une information saine et utile, en tant qu’aussi moyens d’éducation et de sensibilisation.

Alassane Souleymane (journaliste)

Source: Mali Tribune

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