Bamako : Des victimes meurtries se confient à la CVJR !

Cela s’est passé le 05 décembre 2020, au CICB, devant un public venu de toute part, et en direct sur la chaine de télévision nationale, ORTM. Douze (12) victimes emblématiques de différentes crises survenues au Mali, de 1960 à nos jours, ont raconté à visage découvert, le récit des atrocités qu’elles ont subies et vécues et qui les ont plongées dans un désarroi total, jusqu’à ce jour du 05 décembre 2020, où la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) leur a donné la possibilité de s’exprimer en public. Ces atrocités cadrent avec le thème retenu pour cette deuxième audience publique à savoir : «Les atteintes au droit à la vie, torture et autres traitements cruels, inhumains et dégradants ». Placée sous la présidence du Premier ministre, Moctar Ouane, la cérémonie d’ouverture a marqué aussi la présence du ministre de la Réconciliation nationale et de la cohésion Sociale, des diplomates accrédités au Mali, du président de la CVJR, Oumarou Sidibé, ainsi que des commissaires de ladite commission. Lisez plutôt les notes de Pépin Narcisse LOTI

De Kidal à Tombouctou, de Tombouctou à Gao et de Gao à Ségou, 12 victimes emblématiques ont accepté de lever le voile sur les plaies qui les rongent au plus profond d’elles depuis les années 1960 jusqu’à nos jours.

12 victimes emblématiques issues  de la rébellion Touaregs de 1963, de la crise survenue au village de Bamba en  1994, de Léré en 1991, de Sanoussi en 1991, de Tombouctou en 2012 et 2013, d’Ogossagou en 2019 et de Sobanda en 2019…

Des larmes et des émotions fortes

Des émotions fortes ont monté d’un cran et des larmes ont coulé des yeux des participants présents  dans la salle, à l’écoute des victimes. Certaines victimes ont même pleuré à chaude larme au moment où elles  racontaient leurs histoires. « Des personnes brûlées vives, dont la chaire était devenue comme de la viande animale grillée »,d’après Abdoulaye Barry, l’une des victimes d’Ogossagou, des personnes égorgées, torturées qui s’en sont sorties avec des handicaps à vie,  des disparitions forcées sans traces des veuves et orphelins laissés pour compte, des déplacés par millier, des greniers pillés et brûlés, des bétails emportés, des villages entiers disparus, des cauchemars et autres troubles psychologiques et mentaux qui hantent toujours la vie de ces victimes. Voilà le lot de la souffrance que l’homme a infligé à l’homme pendant toutes  ces crises qui se sont succédé en République du Mali.

Parmi ces 12 cas emblématiques, deux cas ont retenu notre attention: celui de la crise de Tombouctou en 2013 dont Maimouna Mohammed, veuve inconsolable et mère de trois enfants qui a perdu son mari pendant cette crise et qui malheureusement, ne le reverra jamais. « Tout ce qui me reste de mon mari, ce sont ses chaussures dont un proche a enlevé de ses pieds quand il est mort et me les a remises »,a-t-elle dit.

Et celui d’Aboubacar Ould Sanek, un jeune homme de 19 ans, qui avait 11 ans au moment des faits, dont son père est porté disparu depuis 1993, jusqu’aujourd’hui.

Au fait, qu’est ce qui s’est passé ce jour-là ?

Maimouna Mohamed, veuve et mère de trois enfants, en répondant à cette question posée par le président de la CVJR, Oumarou Sidibé, la veuve inconcevable, Maimouna Mohamed, mère de trois enfants, se souvient scène par scène, c’est comme-ci, c’était hier. « J’étais enceinte de sept mois quand les armes retentissaient partout à Tombouctou. J’étais traumatisée. Ayant eu peur, mon mari m’a envoyé au Niger chez mon père pour avoir la tranquillité. Sur la route, arrivée à Bourem, les hommes armés nous ont arrêté, ils  nous ont fouillés de fond en comble et nous ont chicotés, pensant retrouver de la cigarette dans le véhicule. Arrivée au Niger, 40 jours plumard, j’ai accouché d’une fille. Mon mari m’a appelé pour me dire que l’armée malienne est arrivée à Tombouctou. J’étais très contente, je voulais rentrer aussitôt à Tombouctou. Deux semaines plus tard, on m’a appelé pour me dire que mon mari a été enlevé avec son ami. Six mois plus tard, on a appelé mon père pour lui dire qu’on a retrouvé le corps de mon mari avec celui de son ami attachés ensemble ainsi que plus 40 autres corps sans vie.J’ai décidé de rentrer aussitôt à Tombouctou. Arrivée à Tombouctou, tout ce qu’on m’a remis de mon mari, ce sont ces chaussures. Chaque fois, je prends ces chaussures, je dépose sur mes enfants. Je leur dis : « voici votre père ».De Tombouctou, on m’a encore appelé, pour me dire que ma mère est morte.Mon mari m’a laissé avec 9 enfants (filles), je n’ai rien pour m’occuper de ces enfants. Nous ne vivons que des restes des voisins. Chaque fois, je ne fais que pleurer. Je crains pour mes filles qui commencent à grandir. Je demande à l’État malien et aux bonnes volontés de nous venir en aide et de prendre la scolarité de me enfants en charge… », a-t-elle témoigné.

Je demande à l’armée malienne d’éviter l’amalgame

Aboubacar Ould Sanek, 19 ans témoigne aussi : « J’avais 11 ans, quand l’armée malienne est rentrée à Tombouctou, mon père commerçant était très content. Il est parti les saluer, il leur a offert un bœuf et des dons. Quelques jours plus tard, l’armée malienne a enlevé mon père et mon oncle au marché. Tout Tombouctou a marché sur le camp militaire pour réclamer sa libération. Mais sans succès.Après cela, j’étais devenu la risée de tout Tombouctou. Tout le monde m’appelait, « fils de rebelle ». Jusqu’aujourd’hui,  on n’a pas retrouvé ni mon père, ni son corps, ainsi que celui de mon oncle. J’ai été obligé d’abandonner mes études très tôt pour m’occuper de mes trois petits frères et de ma mère. Je demande la vérité sur la disparition de mon père et de mon oncle. Je veux voir mon père tout de suite. Je demande à l’armée malienne d’éviter l’amalgame dans leurs missions… »

Pépin Narcisse LOTI / afrikinfos-mali