Alliance des États du Sahel : entre ambitions souverainistes, réalités économiques et attentes citoyennes

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Créée dans un contexte de rupture politique et sécuritaire, l’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger, se veut une réponse aux échecs du G5 Sahel et aux pressions exercées par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Deux ans après son lancement, l’organisation suscite à la fois espoirs, interrogations et critiques au sein des populations. Quel est aujourd’hui l’impact réel de l’AES sur la vie des citoyens sahéliens ? Éléments d’analyse.

Jeudi 08 janvier 2026, au quartier Médine, à quelques encablures de la Maison de la presse du Mali, un débat animé capte notre attention. Dans un grin, jeunes et trentenaires échangent vivement sur l’actualité politique. « Pour moi, l’AES a été créée uniquement pour échapper aux pressions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). En deux ans, je n’ai vu aucun impact concret », lance l’un. Un autre lui répond aussitôt : « Tu vas trop vite. L’AES est une bonne chose et elle est sur la voie de répondre aux aspirations profondes des peuples. » Une question revient alors avec insistance : qu’a réellement apporté l’AES aux citoyens jusqu’ici ?

Rappel …. !

Le 28 janvier 2024 marque un tournant majeur en Afrique de l’Ouest. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger annoncent leur retrait de la CEDEAO, rompant avec une organisation sous-régionale vieille de plusieurs décennies. Si cette décision est saluée par certains comme un acte de souveraineté, elle est perçue par d’autres comme un pari risqué.

En amont de ce retrait, les trois États avaient déjà posé les bases de l’Alliance des États du Sahel, conçue comme un nouvel espace de coopération politique, sécuritaire et économique, et comme un contrepoids géopolitique dans la région.

Une nouvelle architecture politique et sécuritaire

Pour les autorités des pays membres, l’objectif est clair : renforcer la souveraineté nationale et collective, mutualiser les efforts dans la lutte contre le terrorisme et bâtir un cadre de coopération affranchi des influences jugées inefficaces ou intrusives.

Selon le Dr Ahmadou Touré, chercheur en sciences politiques, paix et sécurité, l’AES représente avant tout une rupture avec les cadres régionaux traditionnels.
« Elle marque une séparation nette avec la CEDEAO, le G5 Sahel dissous, et certains partenariats occidentaux, accusés d’ingérence et d’inefficacité. L’AES s’inscrit plutôt dans une dynamique panafricaine renouvelée, axée sur l’autonomie stratégique et la coopération Sud-Sud », explique-t-il, citant notamment les nouveaux partenariats avec la Russie, la Turquie ou l’Iran.

Au-delà des discours, l’AES a déjà modifié l’équilibre des pouvoirs en Afrique de l’Ouest. Révision d’accords de coopération, expulsion de diplomates jugés hostiles, création d’une force militaire conjointe, mise en place d’outils de communication propres et lancement d’institutions financières communes témoignent de cette volonté d’émancipation. Pour ses défenseurs, l’AES incarne désormais un bloc sahélien autonome, décidé à rompre avec les logiques impérialistes et postcoloniales.

Le pari économique de l’intégration

Sur le plan économique, l’un des projets phares reste la création de la Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES), mise en place le 11 décembre 2025 à Bamako. Pour l’économiste Modibo Mao Makalou, cette institution vise à réduire la dépendance des États sahéliens vis-à-vis des bailleurs internationaux. « La BCID-AES a pour mission de financer les entreprises, d’accompagner les États et de soutenir les politiques économiques nationales et régionales, tout en promouvant un développement durable », souligne-t-il.

La banque devrait notamment financer les infrastructures de transport, renforcer la sécurité énergétique, harmoniser la commande publique et faciliter l’accès aux produits stratégiques. La question de l’impact social de l’AES reste cependant au cœur des débats.

Pour Mme Sokhna Maryama Thiam, directrice générale de l’African Business School, l’AES a déjà provoqué un changement profond des mentalités.
« On assiste à un bouleversement des consciences. Le citoyen sahélien retrouve un sentiment de dignité, de respect et de solidarité entre les peuples », affirme-t-elle. Toutefois, elle reconnaît que cette transition a un coût : « L’impact matériel est exigeant. Les sacrifices actuels pèsent sur le quotidien des foyers, mais ils sont consentis au nom d’une souveraineté à long terme. »

Des attentes fortes, des défis persistants

Journaliste à Dambe TV, Ibrahim Traoré partage cet optimisme prudent. « L’AES est née des erreurs de la CEDEAO, que l’on espère ne pas reproduire. Là où la CEDEAO apparaissait comme une organisation de chefs d’État, l’AES se veut porter par les préoccupations du peuple, notamment la sécurité », estime-t-il, saluant la création de la force unifiée.

Il pointe néanmoins des insuffisances majeures : « L’intégration reste un défi. Il est inadmissible que, malgré une alliance renforcée, les populations souffrent encore aux frontières des pays membres. Je l’ai moi-même vécu. »

Deux ans après sa création, l’Alliance des États du Sahel demeure un projet en construction. Porteuse d’un fort symbole de souveraineté et de dignité retrouvée, elle fait face à l’urgence de traduire ses ambitions politiques en améliorations concrètes du quotidien des citoyens. Entre sécurité, intégration économique et libre circulation, l’avenir de l’AES se jouera à l’aune de sa capacité à concilier idéaux souverainistes et réalités sociales.

Amadou Kodio / Afrikinfos-Mali

Last Updated on 15/01/2026 by Ousmane BALLO