Le Mali commence à donner une traduction concrète à l’une des ambitions majeures de sa réforme minière : faire davantage profiter l’économie nationale de la richesse extraite de son sous-sol. Entre le 1er janvier 2025 et le 30 juin 2026, le Fonds de réalisation des infrastructures énergétiques, hydrauliques et de transport a mobilisé 109,142 milliards de francs CFA.
Le chiffre, dévoilé 31 juillet 2026 à Bamako lors de la première réunion du Comité de pilotage du Fonds, est loin d’être anodin. Il illustre la capacité du nouveau dispositif à générer rapidement des ressources importantes et ouvre surtout une nouvelle bataille : celle de la transformation de la rente minière en infrastructures capables de soutenir durablement la croissance.
Présidée par le ministre d’État, ministre de l’Économie et des Finances, Alousséïni Sanou, la réunion du Comité de pilotage avait pour objectif de faire le point sur les ressources mobilisées et d’examiner les premiers investissements susceptibles d’être financés.
Le mécanisme repose sur l’article 98 de la loi n°2023-040 du 29 août 2023 portant Code minier. Il impose aux titulaires de permis d’exploitation des grandes et petites mines ainsi qu’aux exploitants industriels de carrières une contribution destinée spécifiquement au financement des infrastructures.
Le dispositif prévoit notamment une contribution de 1 % du chiffre d’affaires trimestriel, à laquelle s’ajoute 10 % de la taxe ad valorem pendant les cinq premières années d’exploitation. Après cette période, la contribution est portée à 2,5 % du chiffre d’affaires.
Derrière cette architecture financière se trouve une idée économique simple : faire en sorte qu’une partie de la richesse produite par l’exploitation des ressources naturelles soit transformée en actifs durables bénéficiant à l’ensemble de l’économie.
Un signal financier important
Les résultats enregistrés depuis la mise en œuvre du Fonds donnent une première indication de son potentiel. Sur les dix-huit mois considérés, 57,751 milliards FCFA ont été mobilisés en 2025 et 51,391 milliards FCFA au cours des six premiers mois de 2026, soit un total de 109,142 milliards FCFA. La dynamique est particulièrement significative lorsqu’on considère que le Fonds entre encore dans sa phase de montée en puissance.
Selon les éléments présentés lors de la réunion, les ressources engagées pour les différents projets d’infrastructures dépasseraient déjà 120 milliards FCFA. Cette situation pose cependant une première question économique : la capacité à mobiliser des ressources doit-elle être considérée comme la principale performance du Fonds, ou faut-il désormais mesurer son efficacité à partir des infrastructures effectivement réalisées et de leur impact sur l’économie ?
Le véritable indicateur de réussite sera moins le montant collecté que la capacité à convertir ces ressources en routes, énergie, eau, chemins de fer et autres infrastructures productives. C’est probablement là que se situe le principal enjeu de la réforme.
Le Mali dispose d’importantes ressources minières, particulièrement aurifères. Mais l’exploitation d’une ressource non renouvelable ne garantit pas automatiquement le développement économique. Sans investissement productif, une partie de la richesse extraite disparaît avec l’épuisement progressif des gisements. Le Fonds cherche précisément à modifier cette équation.
En orientant les ressources minières vers les infrastructures énergétiques, hydrauliques et de transport, le gouvernement tente de transformer une richesse souterraine et temporaire en capital économique durable.
Une route fonctionnelle réduit les coûts logistiques. Une centrale électrique améliore la productivité industrielle. Un réseau d’eau performant soutient l’agriculture et les activités économiques. Une infrastructure ferroviaire peut réduire les coûts de transport des marchandises et renforcer les échanges.
Autrement dit, l’enjeu dépasse le financement public : il s’agit de construire les conditions matérielles d’une économie plus compétitive. Le secteur des transports apparaît comme l’un des premiers bénéficiaires potentiels de cette nouvelle architecture financière.
La ministre des Transports et des Infrastructures, Madina Sissoko Dembélé, a évoqué plusieurs projets, notamment le développement du réseau ferroviaire, la construction d’infrastructures routières et l’acquisition de bateaux pour le transport fluvial.
La relance de Mali Airlines SA figure également parmi les projets présentés. Ces investissements répondent à un problème structurel de l’économie malienne : le coût élevé du transport et les contraintes liées à l’enclavement.
Pour une économie qui dépend fortement des corridors terrestres pour ses importations et ses exportations, l’amélioration des infrastructures de transport peut avoir un effet direct sur les prix, la compétitivité des entreprises et la circulation des marchandises. Le financement minier pourrait ainsi contribuer à réduire l’un des handicaps historiques de l’économie nationale.
Énergie et eau : investir dans les fondations de l’industrialisation
L’autre grande priorité concerne l’énergie et l’eau. Le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Pr Tiémoko Traoré, considère les ressources du Fonds comme un levier permettant de renforcer les infrastructures hydrauliques, d’améliorer l’accès à l’eau potable et d’accroître les capacités énergétiques.
La question énergétique revêt une importance particulière dans la stratégie d’industrialisation. Sans électricité disponible, fiable et à un coût compétitif, il devient difficile de développer des unités de transformation, d’attirer des investissements industriels ou de faire émerger des chaînes de valeur locales.
Le développement de l’énergie ne constitue donc pas uniquement une politique sectorielle. Il représente un investissement transversal dans la compétitivité de l’économie malienne.
Le secteur hydraulique est tout aussi stratégique, notamment pour l’agriculture, l’élevage, l’accès à l’eau potable et la résilience des populations face aux contraintes climatiques.
Une redistribution territoriale à surveiller
Le nouveau Fonds intervient également dans un paysage où existe déjà un mécanisme destiné au développement local. Le ministre de l’Énergie et de l’Eau a rappelé que ce dernier avait permis de transférer plus de 18 milliards FCFA aux collectivités territoriales.
La coexistence de plusieurs mécanismes de redistribution des revenus miniers soulève donc un enjeu de cohérence. L’objectif sera d’éviter les doublons, d’améliorer la coordination entre les différents fonds et surtout de garantir que les investissements répondent à des priorités nationales clairement définies.
La question territoriale sera particulièrement importante : les zones minières doivent pouvoir bénéficier directement des retombées de l’exploitation, mais les infrastructures financées doivent également contribuer au développement de l’ensemble du pays.
Le grand défi : la qualité de la dépense
Les 109,142 milliards FCFA mobilisés constituent une capacité financière importante. Mais ils représentent aussi une responsabilité considérable.
L’efficacité du Fonds dépendra de la qualité des projets sélectionnés, de la transparence des procédures, du contrôle des dépenses et de la capacité des administrations à assurer une exécution rapide et rigoureuse.
Une mauvaise sélection de projets pourrait diluer l’impact économique des ressources. À l’inverse, des investissements ciblés dans les infrastructures à fort rendement économique pourraient produire un effet multiplicateur sur plusieurs secteurs.
Le Fonds devra donc être évalué selon des critères précis : coût des projets, délais de réalisation, qualité des infrastructures, impact sur l’emploi, réduction des coûts logistiques et contribution à la croissance.
La transparence dans la gestion sera également déterminante pour maintenir la confiance des citoyens et des opérateurs économiques. Il existe enfin un paradoxe au cœur du dispositif : le Fonds destiné à réduire certaines vulnérabilités économiques du Mali dépend lui-même de la bonne santé du secteur minier.
Si la production baisse, si les cours internationaux se dégradent ou si les exploitations rencontrent des difficultés, les ressources disponibles peuvent diminuer.
Cette dépendance rappelle une réalité essentielle : les recettes minières ne peuvent constituer à elles seules une stratégie de développement.
L’objectif doit être de profiter de la période de forte activité extractive pour financer les secteurs capables, à terme, de générer leurs propres revenus et de réduire la dépendance du pays aux matières premières.
Vers une transformation de la rente minière ?
Avec ce Fonds, le Mali expérimente donc un modèle différent de gestion de sa richesse minière. La question n’est plus seulement de savoir combien l’État perçoit grâce à l’or, au lithium ou aux autres ressources naturelles. Elle est désormais de déterminer ce que le pays construit avec ces revenus.
Les 109,142 milliards FCFA mobilisés constituent une première démonstration de la capacité du mécanisme. La prochaine étape sera beaucoup plus exigeante : démontrer que ces ressources peuvent se traduire par des infrastructures fonctionnelles, une baisse des coûts de production, davantage d’investissements privés et une amélioration durable des conditions de vie.
Le pari est celui d’une conversion de la richesse minière en capital productif. Si la gouvernance, la transparence et l’efficacité de l’investissement sont au rendez-vous, le Fonds pourrait devenir l’un des instruments majeurs de la stratégie de souveraineté économique du Mali.
Mais si la mobilisation financière ne s’accompagne pas d’une exécution rigoureuse, le risque serait de disposer d’importantes ressources sans parvenir à transformer durablement le potentiel minier en croissance.
Ismaël Traoré
Source : Le Capital
Last Updated on 10/08/2026 by Ousmane BALLO
