Dans les concessions, la viande est progressivement devenue un produit de luxe. Les marmites changent de visage. Les légumes disparaissent parfois, faute de moyens, et les sauces s’allègent. « La viande n’est plus faite pour nous », lâche Fatoumata Tembely, mère de huit enfants, en marchandant trois petits poissons. « Dans une grande famille, pour que chacun goûte, c’est impossible. Le poisson au moins permet de partager ». Comme elle, de nombreuses femmes se tournent vers des alternatives moins coûteuses, quand elles ne suppriment pas tout simplement la protéine animale. Ramatou Maïga, panier à la main, décrit une stratégie de survie devenue quotidienne : « Je n’achète plus de viande. Même les légumes, j’ai réduit. Les choux, l’aubergine, c’est fini. Parfois, même le piment devient un luxe ».
Cette hausse des prix ne se limite pas aux étals de Bamako. Elle trouve ses racines dans une crise plus profonde. L’insécurité dans les zones d’élevage, notamment à Mopti et San, entrave la mobilité des troupeaux. « Déplacer des bêtes aujourd’hui, c’est risquer sa vie », explique Vieux. À cela s’ajoute le déguerpissement des garbals à la périphérie de la capitale, compliquant davantage l’approvisionnement. Résultat : les animaux arrivent au compte-gouttes, et à des coûts de transport élevés. Paradoxalement, dans certaines régions comme Gao, les prix restent plus accessibles, avec un kilo de viande de bœuf autour de 2 500 F CFA. Une disparité qui illustre les tensions sur les circuits d’approvisionnement nationaux.
Face à cette situation, les ménagères activent ce qu’elles appellent le « système D », la débrouille. Les recettes traditionnelles sont revisitées, parfois au détriment du goût et de la richesse nutritionnelle. « Une sauce au fakoye sans viande, ce n’est pas pareil », regrette Ramatou, nostalgique. À mesure que l’heure avance, certaines continuent de tourner dans le marché, espérant encore trouver de quoi préparer un repas décent. Bientôt 11 heures, les marmites commencent à bouillonner dans certains foyers, tandis que d’autres attendent encore.
En attendant des jours meilleurs, la viande quitte peu à peu les assiettes maliennes. Elle reste suspendue aux crochets des marchés, inaccessible pour beaucoup, et s’installe dans les souvenirs d’un quotidien désormais révolu.
Oumou Fofana
Source : Mali Tribune
Last Updated on 06/05/2026 by Ousmane BALLO

