Mali : le combat des femmes rurales pour accoucher en sécurité

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Dans plusieurs zones rurales du Mali, la maternité reste synonyme de risques et d’incertitudes. Éloignement des centres de santé, routes difficiles d’accès, insuffisance de personnel qualifié et conséquences de l’insécurité compliquent le suivi des grossesses et la prise en charge des accouchements. Pour certaines femmes, rejoindre une structure sanitaire relève encore du parcours du combattant.

Donner naissance devrait être un moment de vie. Dans de nombreuses localités rurales du Mali, l’accouchement demeure pourtant une épreuve qui peut basculer en drame. Pour les femmes enceintes, chaque étape de la grossesse peut être marquée par la distance, l’état des routes et la difficulté d’accéder à des soins adaptés.

Dans ces zones, l’absence ou l’éloignement des structures sanitaires oblige encore certaines femmes à parcourir plusieurs kilomètres, parfois à pied ou sur des moyens de transport précaires, pour bénéficier d’une consultation prénatale ou rejoindre une maternité.

« J’ai perdu ma femme en cours d’évacuation »

À Yorou, dans le cercle de Koro, Hamidou garde encore le souvenir douloureux de la perte de son épouse lors d’un accouchement compliqué. C’était en juin 2023.

Sa femme était entrée en travail dans la nuit. Faute de centre de santé dans le village, la famille a d’abord eu recours à des pratiques traditionnelles. Ce n’est que le lendemain qu’elle a été conduite à Dioungani, à environ 13 kilomètres, où se trouve un dispensaire.

Mais la situation dépassait les capacités de prise en charge de cette structure. Une évacuation vers Koro a alors été décidée. « Je me rappelle, elle est entrée en travail un soir tard dans la nuit. Le village n’ayant pas de centre de santé, on a eu recours à la méthode traditionnelle jusqu’au petit matin », raconte Hamidou.

Puis vient l’évacuation, et avec elle l’issue tragique. « Nous l’avons finalement perdue en cours de route, sans qu’elle puisse accoucher. J’attendais mon premier enfant, finalement j’ai perdu mon premier amour », témoigne-t-il, les larmes aux yeux.

Cette histoire illustre les conséquences que peuvent avoir les retards dans l’accès aux soins, notamment lorsqu’une complication nécessite une intervention médicale urgente.

Les victimes se prononcent… !

À seulement 18 ans, Mouna Coulibaly, dite « Bakôrô », garde un souvenir douloureux de son premier accouchement. Alors qu’elle était en plein travail, elle a dû parcourir plusieurs dizaines de kilomètres sur des routes difficiles pour rejoindre une structure sanitaire capable de prendre en charge sa grossesse compliquée.

Originaire de Bougoudani, un hameau situé dans une zone difficile d’accès entre les régions de Koulikoro et de Ségou, la jeune femme a d’abord été évacuée vers Sirakola en charrette, avant de poursuivre le trajet jusqu’à Koulikoro à bord d’un moto-tricycle.

« Nous étions dans un hameau derrière Sirakola dans la région de Koulikoro. C’est une zone à cheval entre Koulikoro et Ségou, mais difficilement accessible. J’ai connu une grossesse avec beaucoup de complications. J’ai été évacuée de notre village Bougoudani à Sirakola en charrette puis de Sirakola à Koulikoro en moto-tricycle », témoigne-t-elle.

À l’urgence médicale s’est ajoutée une autre difficulté : le coût du déplacement et des soins. Pour sa famille, la facture a été particulièrement lourde. « Du transport aux frais d’accouchement, ça n’a pas été facile pour la famille. Tout s’est bien passé. Mais croyez-moi, c’est une période difficile que je ne pourrais jamais oublier », nous confie Mouna Coulibaly.

Le parcours d’Oumou Guindo, 25 ans, raconte une autre facette des difficultés liées à la maternité en milieu rural. Lors de ses deux premières grossesses, alors qu’elle vivait dans un village du cercle de Bankass, elle ne bénéficiait pas d’un suivi prénatal régulier.

Après chacun de ses accouchements, son état de santé se dégradait fortement. « Dans les deux cas, après chaque accouchement, je tombais gravement malade pendant une longue période et je devenais faible physiquement », raconte-t-elle.

La crise a ensuite conduit Oumou et son mari à quitter leur village pour Bamako, où ils vivent depuis 2024. C’est dans la capitale qu’elle a découvert l’importance d’un suivi médical régulier pendant la grossesse.

Aujourd’hui mère d’un enfant d’un an, elle estime que cette troisième expérience a été radicalement différente. « J’ai actuellement un enfant d’un an et tout s’est passé avec le suivi des médecins. Je n’ai connu aucune anomalie après l’accouchement », explique-t-elle.

À travers leurs expériences, les deux jeunes mères insistent sur la nécessité de renforcer le suivi prénatal et de rapprocher les services de santé des populations rurales. Pour Oumou Guindo, le lieu de résidence ne devrait jamais déterminer la qualité des soins auxquels une femme enceinte peut prétendre. « Pour moi, les femmes doivent bénéficier des mêmes droits, qu’on soit en brousse ou en ville. Nous subissons toutes les grossesses et donnons naissance à des enfants », insiste-t-elle.

Leurs témoignages mettent ainsi en lumière un enjeu majeur de santé maternelle : au-delà de la disponibilité des soins, leur accessibilité géographique et financière demeure déterminante. Pour de nombreuses femmes vivant dans les zones reculées, pouvoir accoucher en sécurité dépend encore de la possibilité de parcourir rapidement plusieurs kilomètres, de disposer d’un moyen de transport adapté et de pouvoir financer le déplacement et les soins.

L’accès aux soins reste un défi en milieu rural

Selon l’Enquête démographique et de santé du Mali (EDS VII 2023-2024), 58,1 % des accouchements en milieu rural sont assistés par du personnel qualifié.

Derrière cette donnée se cachent cependant de fortes disparités. Dans certaines zones, l’éloignement des structures sanitaires, l’insécurité et la dégradation des voies d’accès compliquent considérablement le recours aux soins.

La situation est particulièrement préoccupante lorsque la grossesse nécessite un suivi régulier ou lorsque des complications surviennent pendant l’accouchement.

Pour le Dr Saiba Dembélé, directeur technique au CSCOM de Karagouana Mallé, dans le district sanitaire de Koutiala, l’accouchement sans assistance médicale expose les femmes à plusieurs complications graves. « Lorsqu’une femme accouche à domicile sans assistance, elle peut faire face à des complications, surtout hémorragiques. Il peut s’agir d’une rupture de l’utérus, d’une déchirure du col ou du périnée, ou d’une rétention de débris placentaires », explique-t-il.

Dans ces situations, le temps devient un facteur déterminant. L’absence d’un personnel qualifié à proximité et les difficultés d’évacuation peuvent considérablement réduire les chances de survie de la mère et de l’enfant.

À Kegnou, dans la région de Kayes, les difficultés d’accès aux soins sont également une réalité quotidienne. Djeneba Traoré, femme leader du village, évoque les longues distances parcourues par les femmes enceintes pour rejoindre les services de santé. « Les femmes marchent entre huit et dix kilomètres pour aller à Koloun, chef-lieu de la commune, pour les consultations prénatales », témoigne-t-elle.

Pour les accouchements, certaines femmes peuvent bénéficier d’un transport à moto, malgré l’état des pistes. Beaucoup d’autres restent cependant à domicile. Selon elle, plusieurs complications ont déjà conduit à la perte de mères ou d’enfants.

L’hivernage aggrave l’isolement

Dans la région de Bougouni, les difficultés d’accès aux structures sanitaires sont également signalées. Inzan Doumbia, président du Conseil communal de la jeunesse de Tiemala-Banimonotié, explique que plusieurs villages restent très éloignés des centres de santé disponibles. « Nous sommes dans une zone difficilement accessible. À Tiemala-Banimonotié, il y a trois centres de santé : Bougoula, Kologo et Faradjé. Mais certains villages en sont très éloignés », indique-t-il.

Pendant l’hivernage, la situation devient encore plus compliquée, certaines pistes devenant impraticables. « Beaucoup de femmes ne bénéficient d’aucun suivi pendant la grossesse et encore moins lors de l’accouchement », déplore-t-il. Il cite notamment le décès récent d’une femme à Kologo, chef-lieu de la commune, avant son évacuation.

Pour le Professeur Lalla Fatouma Traoré, médecin de santé publique et spécialiste de la santé de la reproduction, l’amélioration de la situation passe aussi par un changement des perceptions autour de la grossesse et de l’accouchement.

Elle souligne que le non-recours au suivi prénatal peut être lié aux représentations de la grossesse au sein des familles, mais également à l’accessibilité des services de santé. « Certaines croyances recommandent de garder la grossesse secrète jusqu’à la fin du premier trimestre. D’autres privilégient l’accouchement à domicile sans personnel qualifié », explique-t-elle.

Or, le suivi prénatal permet notamment d’identifier certains facteurs de risque et de préparer une éventuelle prise en charge spécialisée. « Même avec le suivi, certains problèmes ne sont découverts qu’à l’accouchement. Sans suivi, la morbidité et la mortalité maternelles augmentent énormément », prévient la spécialiste.

Elle plaide pour davantage d’information auprès des couples et pour une amélioration de la qualité des services, à travers des infrastructures adaptées, du personnel qualifié, la disponibilité des médicaments et une meilleure gouvernance du système de santé.

« Commencer les consultations dès la suspicion de grossesse »

Pour le Dr Saiba Dembélé, la prévention doit commencer très tôt. Il recommande aux femmes de se rendre dans le centre de santé le plus proche dès la suspicion d’une grossesse, plutôt que d’attendre les derniers mois.

Le spécialiste insiste également sur la nécessité, pour les agents de santé des zones reculées, d’orienter rapidement les patientes vers les centre de santé de référence, les hôpitaux ou les CHU lorsque leur état l’exige. L’objectif est d’éviter les retards dans la prise en charge, souvent déterminants dans les situations d’urgence obstétricale.

Les autorités sanitaires indiquent que des mesures sont en cours pour améliorer la prise en charge des femmes enceintes. Selon Dr Assitan Baya Sidibé, responsable du suivi-évaluation à l’Office national de la santé de la reproduction (ONASR), l’Enquete Démographique de la Sante (EDS VII 2023-2024) établit à 58,1 % le taux d’accouchements assistés par un personnel qualifié en milieu rural.

Les données du District Health Information Software 2 (DHIS2) font, quant à elles, état d’un taux de 54,77 % en 2025 pour l’ensemble des établissements.

Parmi les mesures engagées figurent notamment le recrutement et le redéploiement du personnel dans les maternités des Centre de santé communautaire ainsi que la mise en œuvre du réseautage des maternités SONU (Soins Obstétricaux et Néonataux d’Urgence), destinées à assurer les soins obstétricaux et néonatals d’urgence.

Dans les villages maliens, la question de la santé maternelle dépasse donc la seule disponibilité d’une maternité. Elle renvoie à tout un système : accès routier, transport d’urgence, personnel qualifié, suivi prénatal, équipements, médicaments et sensibilisation des familles.

Les témoignages recueillis à Koro, Kayes ou Bougouni, Koulikoro pendant ce mois de Septembre 2026 rappellent une réalité essentielle : pour sauver des vies, il faut pouvoir atteindre les soins à temps.

Tant que certaines femmes devront parcourir plusieurs kilomètres à pied pour une consultation, accoucher à domicile faute de transport ou être évacuées sur des routes difficilement praticables, la maternité restera, dans certaines zones rurales, un parcours semé de risques.

Amadou Kodio / Afrikinfos-Mali

Last Updated on 14/09/2026 by Ousmane BALLO

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