Au Mali, les femmes assurent plus de 70 % de la production alimentaire nationale. Elles occupent une place déterminante dans l’agriculture, l’élevage et le maraîchage. De plus en plus, elles investissent également dans le secteur de la transformation des produits agricoles, faisant preuve d’innovation et d’engagement. Pourtant, malgré leur rôle central dans la sécurité alimentaire, elles demeurent confrontées à de nombreuses contraintes : accès limité à la terre, difficultés d’accès au crédit, manque d’équipements et de formations adaptées. Autant de facteurs qui freinent leur pleine intégration dans l’agro-industrie.
D’après les données du Profil Genre de UN Women Africa, l’accompagnement professionnel des femmes reste un défi majeur au Mali. Le taux d’emploi féminin est estimé à 42,9 %, contre 75,4 % pour les hommes. Les femmes sont majoritairement concentrées dans des emplois précaires (55 %) et dans le secteur informel. Celles qui évoluent dans l’agroalimentaire et l’industrie ne sont pas épargnées : elles subissent une marginalisation persistante, notamment à travers l’accès restreint aux terres cultivables, aux financements et à la formation professionnelle.
Des causes multiples et structurelles
Les obstacles à l’autonomisation économique des femmes sont d’ordres politique, économique, social et coutumier. Parmi les principales contraintes figure la question foncière. Bien qu’elles soient fortement impliquées dans les activités agricoles, les femmes disposent rarement de droits de propriété. Leur accès à la terre se limite généralement à un droit d’usage accordé par un mari ou un parent, ce qui réduit considérablement leur autonomie et leur capacité d’investissement.
Mme Rokia Guindo, leader communautaire dans le cercle de Bankass, dénonce cette inégalité : « Au niveau de la production, la femme n’a pas les mêmes chances que l’homme. Les hommes, qui détiennent l’autorité familiale, ont beaucoup plus accès aux terres. Les femmes n’en sont pas propriétaires ; on leur en octroie seulement de manière saisonnière. »
Même constat pour Yaya Dembélé, enseignant biologiste basé à Bamako et originaire de Koutiala : « Les réalités sont pratiquement les mêmes partout au Mali. Les femmes ont un accès très limité aux terres. On leur attribue généralement de petites parcelles, ce qui rend difficile tout investissement sérieux.»
À Koyena, dans la région de Bougouni, Seydou Koné, délégué du chef de village, confirme cette tendance : « Chez nous, il est difficile d’imaginer une femme propriétaire de terre. On peut lui attribuer une portion de parcelle, mais jamais la propriété. Souvent, ce sont des terres jugées moyennement fertiles, car l’activité des femmes est considérée comme secondaire. »
Toutefois, il reconnaît leur rôle central dans l’économie domestique. « Les femmes occupent une place importante dans l’économie familiale. Dans beaucoup de ménages, elles participent activement aux dépenses quotidiennes et contribuent à l’approvisionnement alimentaire lorsque les ressources se raréfient », témoigne-t-il.
La transformation agroalimentaire, un autre défi
Au-delà de la production agricole, de nombreuses femmes se lancent dans la transformation des produits alimentaires. Mais là encore, l’accès à l’accompagnement technique et financier demeure problématique.
Bintou Guindo, connue sous le nom de « Tanti Bintou », évolue dans ce secteur depuis trois ans. Elle témoigne des difficultés rencontrées : « On parle souvent de financement, mais je ne sais pas où en trouver. Les fonds de départ que j’avais prévus se sont révélés insuffisants. Les machines tombent régulièrement en panne. J’ai besoin d’appui, mais je ne sais pas comment y accéder .»
Son expérience met en lumière d’autres défis majeurs : le déficit d’information, le manque de formation technique et l’insuffisance d’alphabétisation, qui limitent l’accès aux dispositifs d’appui existants.
Une insertion professionnelle encore fragile
L’insertion professionnelle des femmes au Mali progresse lentement, mais elle reste entravée par des inégalités structurelles, notamment dans le secteur agro-industriel. C’est l’analyse de Mme Fatoumata H. Traoré, Directrice du Centre d’Études pour l’Équité et l’Excellence (C2E-Nyetaa).
Selon elle, les femmes sont massivement présentes dans l’économie, mais principalement dans le secteur informel, caractérisé par la précarité et la faible rémunération. « Elles entreprennent, elles produisent, elles innovent, mais elles accèdent moins aux financements, aux marchés structurés, à la commande publique et aux postes décisionnels », souligne-t-elle.
Les freins sont multiples : persistance des normes sociales, accès limité au crédit et à la propriété foncière, faible protection sociale, absence de mécanismes efficaces de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.
Pour l’experte, l’enjeu dépasse la dimension sociale : « Investir dans l’autonomisation des femmes, c’est accroître la productivité nationale et renforcer la résilience des ménages. »
Elle plaide ainsi pour l’application effective des textes en faveur de la promotion féminine, un accès prioritaire des femmes aux financements publics et aux marchés, la mise en place de mécanismes d’accompagnement adaptés, la production de données sexuées pour orienter les politiques publiques, ainsi que la réforme des normes et pratiques limitant l’accès des femmes aux actifs économiques.
Un impératif pour le développement national
En définitive, malgré leur contribution essentielle à l’agriculture et à l’économie nationale, les femmes restent largement marginalisées en matière d’emploi et d’accompagnement professionnel, particulièrement dans l’agro-industrie. Leur forte présence dans le secteur informel, combinée à la précarité, au manque de formation et à l’accès limité aux ressources, continue d’élargir les écarts de genre.
L’inclusion économique des femmes ne doit plus être considérée comme un simple enjeu social, mais comme un levier stratégique pour le développement durable et la souveraineté alimentaire du Mali.
Amadou Kodio / Afrikinfos-Mali
Last Updated on 18/02/2026 by Ousmane BALLO
