Lutte contre la corruption : l’Insoutenable attente

Le 18 août 2020 et les jours suivants avaient redonné espoir. Les Maliens étaient si enthousiastes de la fin de règne de Ibrahim Boubacar Keïta avec l’action de l’armée venant couronner les manifestions de masses successives qu’aujourd’hui, une certaine désespérance s’installe. Aux holàs adressés aux nouveaux arrivants succèdent des doutes et des interrogations. Les signes forts attendus contre les injustices sociales, les crimes de sang et économique n’en finissent pas de se faire attendre.

Comme le disait bien Millicent Fenwick : “Les gens ne supportent pas le sentiment d’injustice. La pauvreté, le froid, même la faim, sont plus supportable que l’injustice.”

A ce jour, les gros scandales de corruption ne font l’objet d’aucune action majeure pour le Malien moyen qui espérait des actes significatifs dans certaines directions: les problèmes d’achats sulfureux d’aéronefs, d’armes, de non paiements de primes d’opérations des vaillants soldats qui meurent au combat ; la gestion alambiquée de l’école de police et la mise en coupe réglée de la population par une police dépravée par l’absorption en son sein de vrais délinquants; les services fiscaux gangrénés par des alliances nauséeuses nouées avec certains opérateurs économiques; la douane toujours vautrée dans la fange; certains magistrats qui ont fait fortune en rendant la justice parfaitement inéquitable, la gestion des problèmes de santé, d’éducation et j’en passe et des meilleurs.

De nombreux Maliens commencent à se demander s’il n’y aurait pas un deal entre les hommes forts d’aujourd’hui et les derniers barons du régime IBK dont certains continuent à plastronner qui à Bamako, qui à Abidjan, qui en Gambie… Et comme une dernière banderille plantée dans le dos des Maliens, les nouvelles autorités viennent de laisser filer Boubacar Keïta en Côte d’Ivoire. Son arrivée dans sa famille, a été filmée et diffusée comme un dernier geste bravade adressé au peuple Malien. Il y rejoint son frère Karim.

A partir du moment où ce Karim Keïta a été élu député de la commune II et ensuite “bombardé” à la tête de la commission de Défense de l’Assemblée Nationale, la messe était dite. Il fallait s’attendre à ce que nous avons vu par la suite. Il a des cadavres sur la conscience : ceux de nos soldats tombés parce qu’ils manquaient de matériels à causes des détournements de fond de la loi de programmation et d’orientation militaire et celui du journaliste Birama Touré. Pour ce dernier cas, il serait le commanditaire et l’ancien patron de la Sécurité d’État l’exécutant.

Depuis les temps immémoriaux, au Mali, jamais fils de président (ou chef) ne s’est montré aussi âpre au gain, faisant argent de projet d’achat d’armes comme d’autres font feu de tout bois. Son degré de vilénie comportementale dépasse les normes communément admises en la matière avec le sens de la mise en scène. Où Boubacar Keïta fait une vidéo de sa famille pour les retrouvailles, Karim est filmé entrain de faire la bamboula avec ses copains aux Baléares pour son anniversaire.

Heureusement on nous a épargné les scènes d’orgies. Le bonhomme serait milliardaire parce que président de la commission de défense. Et des sous-officiers et hommes de troupe qui sont aux avant-postes n’arrivent pas à toucher leurs primes d’opération. Les salaires sembleraient faire l’objet de doubles comptabilités. Et pour paralyser toute velléité d’enquête dans l’armée, IBK avait sorti un joker : le DÉCRET N ° 2014-0764 /P -RM DU 9 OCTOBRE 2014 FIXANT LE RÉGIME DES MARCHÉS, de travaux, fournitures, services exclus du champ d’application du décret N °2008 485 /P -RM DU 11 AOÛT 2008.

Ce décret rendait caduc ou impossible toute enquête sur l’armée diligentée par le Bureau du Vérificateur Général ou le Bureau du Procureur du Pôle Économique. Circulez, il n’y a rien à voir…

La police malienne, à cause de recrutements douteux, fait malheureusement concurrence aux délinquants. La dernière histoire est celle des 1000 briquettes de haschich qui viennent de disparaître dans un commissariat de police. Après toutes les dérives possibles et imaginables, dans différents commissariats et école de police, nous allons certainement assister à l’émergence d’un nouveau corps de police blindé au haschich en sautillant comme des cabris dans nos rues en chatonnant get up standup. Après tout, cette image de policier rastaman est bien meilleure à celle d’une police rationnant la population.

Votre serviteur a personnellement subi et a assisté à des scènes pitoyables au sein de la police nationale tout comme aux impôts, tout comme à la douane… Faut-il le déluge pour nettoyer tout cela ? Non, non et non…

Il faut une volonté politique et quelques incorruptibles. Et je vous fiche mon billet qu’en un tournemain, des hommes, décidés à œuvrer pour le pays, remettront tout à l’endroit. Quand Jerry.

John Rawlings arrivait au pouvoir, le Ghana des années 1970 se trouvait dans un état de décrépitude totale, rongée par une corruption rampante et ronflante. Par son courage et malgré les combats d’arrière-garde de certains comme Hilla Limann, qui l’avait fait arrêter et torturer simplement parce qu’il en avait peur, il a réussit son pari qui se résume en ces mots qui viennent de lui : «Nous allons mettre en place des institutions si fortes que, même si le diable en personne arrivait au pouvoir il lui sera impossible de faire ce qu’il veut. Le dernier mot reviendra toujours au peuple ghanéen ».

Vous, membres du CNT et CNSP, avez une chance historique d’apporter, d’imposer une transformation radicale au niveau de nos institutions. La corruption existe partout, dans les pays du sud comme dans ceux du nord, mais les pays qui arrivent à lutter efficacement contre ce fléau sont ceux qui disposent d’institutions plus fortes que les hommes au pouvoir.

Les hommes tordus sont partout, certains arrivent même à accéder aux plus hautes fonctions dans des démocraties plus avancées. Simplement, ils plient devant le poids des institutions. Les Berlusconi, Sarkozy, Trump ont mordu la poussière face à la force des services publics.

Notre salut passe par la même voie : Des institutions fortes plus puissantes que les hommes au pouvoir.

Yamadou Traoré

Analyste politique

Source : L’Aube