Chronique : Le temps, angoisse des dictateurs

“Le temps sera le maître de celui qui n’a pas de maître” (proverbe arabe).  L’horloge de la vie, indifférente, inusable, tourne. Elle égrène pour l’homme le temps insaisissable, forme achevée de son impuissance.

Le temps est la terreur des dictateurs car il leur indique que tout a une fin. Et les ramène à leur statut de simple mortel. Alors, pour eux, le sablier devient signe d’angoisse et symbole de terreur. Il leur rappelle constamment que la fin, inéluctablement, se rapproche. C’est la clepsydre, ce vieil instrument qui servait à mesurer la durée d’un évènement.

Au fil du temps, se fait le tri des promesses et des réalisations dans les gouvernances. C’est bien lui qui révèle la démagogie des dirigeants dont les programmes alléchants n’étaient pas réalisables au regard des possibilités du pays, à commencer par les moyens financiers et les ressources humaines limités.

Atteints de cette maladie incurable provoquée par un virus indétectable, sévissant dans le monde entier, ceux qui veulent s’éterniser au pouvoir ont le temps comme autre adversaire incorruptible et insaisissable.

Ni le tripatouillage des constitutions, ni le trucage des élections, ni le renouvellement des mandats à la “demande générale” des “masses reconnaissantes” n’arrêtent sa marche inexorable. Le temps qui passe est encore plus fatal aux boulimiques du pouvoir qui réalisent, plus que quiconque, que l’éternité n’est pas de ce monde.

Adeptes de la navigation à vue, l’ambition personnelle est leur boussole et l’égo surdimensionné leur mesure. Le désir suprême qui les habite se limite à rester au gouvernail qui devient ainsi un moyen et une fin en soi. Toute leur gesticulation vise cet objectif ultime et rappelle le serpent hégélien qui se mord la queue.

De fait, tout s’organise autour d’eux pour justifier une seule finalité, le maintien du dictateur dans son fauteuil.

Ainsi, le choix des “conseillers” courtisans, des membres du gouvernement, l’élaboration de l’organigramme du parti, les candidatures aux élections générales, les options de la politique intérieure, les priorités diplomatiques, le bâton pour l’opposition, la carotte pour les hauts fonctionnaires, la mise au pas de la presse, la corruption de l’élite, le musèlement de la société civile, les attentions en espèces sonnantes et trébuchantes envers les notabilités, les leaders d’opinion ayant pignon sur rue ou tapis dans l’ombre, la sélection des derniers visiteurs du soir, ne sont que les signes permanents de cette entreprise.

En plus de la peur qu’ils inspirent aux cadres, maintenus dans le besoin, les dictateurs ont approprié de nouveaux outils pour se maintenir. Ainsi, la famille est mise à contribution, l’ethnie privilégiée, les religions manipulées, les médias sous coupe réglée.

Le Grand Timonier, le Guide suprême, l’infaillible Père fondateur, le Leader Bien-Aimé, le Génie infaillible, en quête permanente de prétextes, de faux fuyants, englué dans des atermoiements pour retarder l’échéance, se trouve face au temps, l’impitoyable maître qui veille. Les conseillers courtisans du Chef n’ont de cesse de rappeler un  programme à achever, un projet en cours, une réalisation à inaugurer, une première pierre à poser, une visite officielle à effectuer, un homologue à accueillir, etc. pour justifier son maintien. En plus, le peuple ne lui demande-t-il pas spontanément de continuer la tâche dont lui seul est capable de supporter le poids ? Sans oublier que le pays est sous la menace des terroristes, des sécessionnistes, des criquets pèlerins ou encore des oiseaux migrateurs ou même des martiens attendus de l’espace. En plus de toutes ces menaces la conjoncture internationale défavorable exige la présence d’un homme fort.

Ainsi, les mandats se suivent et se ressemblent jusque dans la caricature. D’insatiables thuriféraires obsédés par leur pitance quotidienne proclament le Président à vie, le seul apte à conjurer tous les périls, à assurer le bonheur du peuple, à travers des slogans dans une pathétique mise en scène digne des représentations les plus ubuesques.

Ennemis de la pensée et de la création, les dictateurs les inhibent, achètent le silence de certaines élites soumises, règnent sur des travailleurs sans droit de grève, mettent au pas société civile et opposition ainsi stipendiées largement présentées dans des médias téléguidés. Résignée dans ses blessures contenues, la majorité silencieuse regarde des grabataires, accrochés au pouvoir depuis d’incalculables années, la garder en otage au mépris du droit et de la loi.

S’éterniser au pouvoir, oui, mais pour quels résultats ? Au bilan, combien de logements et d’écoles construits, d’emplois créés, d’hôpitaux, de routes ? Quel espoir pour demain ? L’exercice du pouvoir devient dérisoire quand la seule raison est la satisfaction de l’ambition, toujours folle, d’un égo hypertrophié.

Le peuple épuisé, opprimé, attend la solution ultime que le temps finit toujours par imposer : la réalité de la biologie humaine qui met un terme à toute vie.

Pour le peuple, souverain primaire, le temps reste l’allié qui ne trahit jamais. Plus que pour le commun des mortels, il est pour les dictateurs une angoisse permanente. Ils ont beau s’accrocher, ils partiront un jour car comme dit le dicton venu d’Arabie, le temps sera le maître de ceux qui n’ont pas de maître.

Par Hamadoun Touré, Journaliste

Ancien ministre

tahamadoun@yahoo.com