Méchage : l’art de la diversion

Les journalistes ont de l’humour. Si, si, les journalistes ont de l’humour, surtout quand ils sont inspirés. Écoutant le secrétaire général du ministère de la Communication à l’occasion de la Journée Mondiale de la Liberté de la presse mercredi dernier, un journaliste a réagi vivement quand, dans son discours, il a souhaité que la presse continue à jouer son rôle de 4 ème pouvoir. « Il ne sait pas de quoi il parle le secrétaire général, il n’y a qu’un seul pouvoir actuellement au Mali » objecta-t-il le plus sérieusement du monde. « Sous la Transition, il n’y a que le pouvoir exécutif qui prend les décisions et même à ce niveau, il n’y a que le Président qui exerce tout le pouvoir; le Premier ministre ne joue que la figuration » continua-t-il alors que je le pinçais pour qu’il parle à voix basse. Très en verve et ne voulant pas me lâcher. Il s’essaya au chuchotement. « Doyen, toi-même tu sais que ce que je dis est vrai, c’est le Président Assimi qui est le seul pouvoir, c’est lui qui concentre tous les pouvoirs » insista-t’il. Et pourtant, il voyait bien que le sujet qu’il abordait aussi librement pour ne pas dire aussi innocemment, voire inconsciemment interférait avec les débats dans la salle. Il en fallait plus pour le décourager. Et de montrer les doigts de sa main gauche : «1. il a nommé tous les membres du gouvernement ; 2. il a nommé tous les membres du CNT et même l’avenant avec la liste additive ; 3. il a nommé tous les membres de l’AIGE ; 4. pour la Cour suprême je n’ai pas la preuve mais c’est clair qu’il a un grand ascendant dans la mesure où il a accordé un bonus au président et au procureur général ». Regard satisfait de celui qui pensait avoir fait le tour de la question, mais mine déçue parce que personne n’a voulu opiner. Il y a des sujets qu’on manipule avec beaucoup de précautions, et le Président Assimi et ses pouvoirs sont du nombre.

Avouons quand même que le jeune journaliste a soulevé quelques interrogations intéressantes et des interpellations fortes comme diraient les politiciens. La presse au Mali est-elle un 4ème pouvoir ? Pour éviter de reprendre l’argumentaire du jeune, nous dirons qu’il serait prétentieux de répondre par l’affirmative. Au Mali et certainement dans de nombreux pays africains, la presse n’est pas ce 4 ème pouvoir qui fait face aux autres, qui les affronte même. Économiquement très fragile ou fragilisée, c’est le même résultat, la presse est malmenée et menée par le bout du bout du nez. Au mieux, elle avale des couleuvres; au pire elle est couchée à plat ventre. Ceux des journalistes qui essayent de tenir tête, garder la tête haute, même pas la dragée haute, sont le plus souvent violentés, molestés et même tués (il y a le cas de notre confrère camerounais, Martinez Zongo, qui a été enlevé, il a subi toutes sortes de tortures avant qu’il ne soit mis à mort)

Si nous nous résumons, nous pouvons affirmer qu’au Mali la presse peine même à être un bon contre pouvoir. Les journalistes sont très faibles, très peu formés, très peu cultivés, très peu professionnels. Et la conséquence est que nous sommes aux antipodes souvent de ce que les populations sont en droit d’attendre de nous. Nous ne sommes pas capables de livrer des informations de qualité, des informations à même d’aider les populations sur certains enjeux, informations pouvant leur permettre le moment venu, de bien choisir, parce qu’en démocratie, c’est en connaissance de cause que les électeurs devraient choisir. Nous ne faisons pas de l’auto flagellation. Nous dépeignons juste une situation qui n’est pas à notre avantage. Pouvons-nous trouver quelque circonstance atténuante ? Oui, si nous versons dans la complaisance. Le terrain nous est défavorable parce que nous ne sommes pas suffisamment outillés pour contourner les difficultés. La tentation de la facilité aidant, n’importe qui peut nous faire avaler n’importe quelle couleuvre ou nous faire croire que la première vessie venue est une lanterne. Ceci dit, nous devons reconnaître que pratiquer notre métier par ces temps qui courent n’est pas chose aisée. Notre environnement est saturé pour ne pas dire pollué par ceux qui pensent que crier plus fort et plus haut que tout le monde est la meilleure façon de se faire entendre. Or, tout le vacarme produit a pour objectif principal de couvrir les voix, sinon opposées du moins discordantes, des voix qui apportent un autre son de cloche, qui introduisent d’autres informations. A défaut de pourvoir les passer sous l’éteignoir, on procède par des injures, des intimidations, des provocations. Il y a une sorte de culture de l’intolérance qui prospère et qui gangrène la société. Les espaces de débats sont de plus en plus rares; les espaces de civilité se rétrécissent comme peau de chagrin. Chagrin et pitié dirait l’auteur. Or, les autorités devraient comprendre que la presse n’est pas contre elles, elles devraient considérer la presse comme un phare dans le brouillard, comme une boussole.

Le faux débat autour de la présence ou non de la Minusma dans notre pays en est une parfaite illustration. Le mouvement Yéréwolo a appelé à une grande mobilisation pour réclamer le départ de la Minusma. Les gens sont sortis de partout, ils sont tellement sortis que nous pensions que c’est le stade du 26 Mars qui allait être pris d’assaut. Mais ils ont pu se contenter du Palais de la culture et y ont tenu des discours pour expliquer le pourquoi de l’exigence du départ de la Minusma. Et comme ils ont pu remplir le Palais, ils ont pensé que c’était suffisant pour s’exprimer au nom du peuple malien, de l’ensemble du peuple malien. Malheureusement pour eux, à Tombouctou, à Taoudenit, à Kidal et à Gao, des populations sont sorties massivement elles aussi pour exprimer leur souhait de voir la Minusma rester. L’histoire aurait dû s’arrêter là et la vie continuer son cours normal. Sauf que les intolérants de service ne l’entendaient pas de cette oreille. Pour faire court, ils ont accusé ceux de Tombouctou, de Taoudenit, de Kidal et de Gao d’être des vendus et des traîtres à la patrie. Et comme de l’autre côté ils n’ont pas leur langue dans leur poche, ils ont lancé quelques piques bien senties et qui ont été effectivement senties du côté de Kati où crèchent les partisans de Yéréwolo. Nous, nous avons assisté à ces scènes qui sont indignes du Mali. Pour l’histoire, il y a des faits qu’il faut rétablir. La jeunesse du Nord et particulièrement celle de Gao méritent respect et considération. Nous ne parlons pas de génuflexion et autres courbettes, mais nous lui devons du respect. En 2015, elle a été la seule à s’opposer à la présence de la Minusma. Et le choc a été violent entre les jeunes de Gao et la Minusma. Il y a eu 5 morts par balles et de nombreux blessés parmi les jeunes. Hormis quelques protestations convenues et des condamnations du bout des lèvres, rien n’a été entrepris ni du côté des autorités ni de celui de ceux qui crient aujourd’hui à la haute trahison. Nous n’avons pas vu un seul petit mouvement de soutien de la part des jeunes et des initiateurs de Yéréwolo. A la date d’aujourd’hui encore, les plaies restent vives même si de part et d’autre il y a eu des efforts pour tourner la page. Et c’est à bon droit que la jeunesse de Gao estime avoir son mot à dire sur une question qui l’intéresse directement. Elle estime d’autant pouvoir s’exprimer que ceux qui ont la décision n’ont rien dit c’est-à-dire les autorités, comme ce fut le cas pour Barkhane. L’autre fait qui mérite d’être rappelé, c’est que le Mali a existé au Nord grâce à ces jeunes en 2012, le Mali n’a pas perdu le Nord (au propre comme au figuré) grâce à eux. En effet, au moment de l’occupation des villes du Nord notamment Gao et Tombouctou par des hordes sauvages et des gueux venus d’ailleurs, ce sont ces jeunes-là qui ont combattu contre le MUJAO et le MNLA à mains nues. Quand l’armée a quitté le front, ce sont ces jeunes qui ont aidé les militaires à rejoindre le Sud en leur donnant le gîte et le couvert, en leur confectionnant des cartes de lycéens, en les aidant à jeter dans les eaux de fleuve tenues, chaussures et parfois armes individuelles avant d’organiser leur exfiltration. Ce sont ces jeunes qui violaient tous les interdits des « nouveaux » maîtres en écoutant de la musique, en jouant au football, en maintenant leur grin, en défilant avec le drapeau malien sur les épaules au risque de leur vie. Ils ont été fouettés, ils ont été torturés, ils ont été enfouis dans des trous creusés par presque 50 degré à l’ombre, ils ont eu leurs mains et leurs pieds amputés. Mais malgré toutes les souffrances et exactions, ils avaient tenu bon. Sans eux, le Mali allait disparaître au Nord. C’est au nom de tout ça qu’ils estiment à bon droit devoir donner leur avis sur l’avenir de la Minusma, pouvoir dire ce qu’ils pensent sans qu’on en vienne à les vilipender et à les traiter d’apatrides.

Comme nous l’avons dit un peu plus haut, ça n’en valait pas la peine, en tout cas pas au point de se retrouver avec les jeunes du pays mis dos à dos. Les autorités assistent au spectacle donnant l’impression que c’est de cette issue que dépendra le sort de la Minusma. Or, malgré la complexité de la situation, il revient aux autorités seules de décider si oui ou non elles veulent de la Minusma au Mali. Tout le reste n’est que de la diversion pour nous éloigner des vraies préoccupations et empêcher les Maliens de se poser les bonnes questions concernant certains engagements des autorités de la Transition.

Tiégoum Boubèye Maïga 

Source : La Nouvelle République