Sénégal: «La rébellion casamançaise se livre à des actions criminelles pour survivre»

Sept soldats sénégalais qui étaient retenus prisonniers par les rebelles casamançais ont été libérés, lundi 14 février. Ils avaient été capturés par l’une des ailes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), celle dirigée par Salif Sadio. La crise casamançaise, qui a commencé en 1982 sur la base de revendications indépendantistes, fait partie de ces conflits non réglés qui se sont délités au fil des décennies et qui ressurgissent de manière ponctuelle. Où en est la rébellion casamançaise et pourquoi aucune solution n’a pu être trouvée en près de quarante ans ? Le chercheur Jean-Claude Marut, spécialiste de ce conflit, est l’invité de Laurent Correau.

On a coutume de dire que la crise casamançaise s’est embourbée dans une situation de ni guerre ni paix, est-ce que c’est une situation qui reste immobile ou est-ce que ces derniers mois, les choses ont évolué ?

Jean-Claude Marut : Je crois que l’appellation « ni guerre ni paix » masque tout de même un renforcement du rapport de force en faveur de l’Etat sénégalais qui n’a fait que s’accélérer ces dernières années, notamment avec ce qui s’est passé dans les pays voisins, en Gambie et en Guinée-Bissau. Donc, il a une sorte d’avancée inexorable vers la paix qui est en train de se dessiner dans la mesure où la guerre va cesser faute de combattants. Ce qui vient de se passer peut apparaître un peu comme la dernière, en tout cas une des dernières péripéties du conflit casamançais, qui dure depuis près de 40 ans maintenant.

La communauté Sant’Egidio gère actuellement un processus de négociation avec le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Est-ce qu’on sait ce que veulent les éléments rebelles casamançais ?

Que veut la rébellion ? Toujours la même chose, en l’occurrence les négociations, ce qui est appelé « négociations », en réalité ce sont des discussions qui ont lieu à Rome qui piétinent depuis 2012. Les représentants de Salif Sadio, qui sont les seuls à y participer,  campent toujours sur leur position : c’est l’indépendance ou rien. Et l’Etat sénégalais campe toujours sur sa position, à savoir que tout est négociable, sauf évidemment l’indépendance. Il y a un blocage et il n’y a aucune avancée significative à ma connaissance.

L’ancien président Yahya Jammeh a été l’un des parrains de la rébellion casamançaise. Est-ce que depuis sa chute qui a eu lieu il y a 5 ans, le MFDC a été fragilisé ?

Tout à fait. Yahya Jammeh a fourni finalement au Sénégal l’occasion d’intervenir en Gambie pour rétablir la démocratie finalement. Et cette intervention a été très lourde de conséquences puisque, à partir de là, Salif Sadio s’est retrouvé encerclé entre les éléments sénégalais qui composent pour l’essentiel la Micega, la force de la Cédéao [Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest], présente en Gambie et les forces sénégalaises présentes en Casamance. Et Salif Sadio se retrouve affaibli et n’a pratiquement plus de capacité militaire ni politique pour s’en sortir. On attend depuis un an maintenant, sinon plus, une offensive ultime de l’armée sénégalaise pour liquider les deux poches de résistance au nord de la Casamance avec Salif Sadio, et au Sud avec César Atoute Badiate.

Quels sont les intérêts économiques qui continuent à nourrir cette rébellion casamançaise ?

Il y a tous les trafics bien connus qui sont le trafic de bois qui jouent un rôle considérable. Mais la rébellion n’est pas toujours la seule à se nourrir de ça. Il y a également le trafic de drogue, le yamba, le cannabis qui est produit assez abondamment en Casamance. Il y a également peut-être le trafic de cocaïne dans la mesure où, au sud du Sénégal, il y a la Guinée-Bissau qui est l’une des plaques tournantes du trafic entre l’Amérique latine et l’Europe, voire les États-Unis. On ne sait pas si la rébellion elle-même directement en a profité. En tout cas, une partie de la rébellion était liée aux militaires bissau-guinéens qui viennent de faire parler d’eux à nouveau, qui étaient et qui sont encore certainement impliqués dans ces trafics. Cette rébellion aujourd’hui est largement coupée de la population et se livre largement à des actions criminelles pour survivre, tout simplement.

Et pourquoi ne parvient-on pas, 40 après le début de cette crise casamançaise, à sortir de cette situation de ni guerre ni paix ?

Pour plusieurs raisons. D’une part, le MFDC n’a jamais eu d’autres propositions que l’indépendance, car il n’a jamais eu de choses à négocier. C’est l’indépendance ou rien. Dans le même temps, on s’aperçoit que l’État sénégalais utilisait tous les moyens possibles pour affaiblir cette rébellion pour ne pas avoir à négocier avec elle. Donc, en d’autres termes, l’État sénégalais a joué la carte du temps, la carte du pourrissement et cela a marché puisqu’effectivement, la rébellion est maintenant complètement à bout de souffle.

Source: RFI