Dr. Ibrahima Sangho : « On a vu des partis politiques appeler l’armée à prendre le pouvoir, cela est anticonstitutionnelle, antidémocratique »

Jeter un regard sur notre environnement politique, le jeu des acteurs majeurs de la vie politique que sont les partis politiques, leurs missions, les droits et devoirs des acteurs dans la démocratie malienne en construction, les réussites, les échecs, toucher du doigt les défaillances, tel est l’objectif de cet entretien avec notre invité de la Rédaction. Trente ans après l’ouverture démocratique, où en sommes-nous ? Un proverbe dit : « qui veut aller loin, ménage sa monture ». On peut savoir d’où on vient, mais à l’aune des échecs électoraux, de la démocratie bananière, de notre société en faillite de justice sociale, d’éthique et de morale, sait-on réellement où on va ? Nous sommes-nous dotés de boussoles fiables ? Où allons-nous avec au gouvernail, des dirigeants corrompus et hypocrites, avec notre niveau de citoyenneté en berne ? Le Républicain vous donne la parole, à cœur ouvert, dites-nous ce que vous savez, et ce que vous pensez de la vie publique, afin de susciter une prise de conscience collective sur notre sort de Maliens meurtris dans notre patriotisme. Aujourd’hui, une personnalité de la société civile a accepté de répondre à notre invitation : c’est Dr. Ibrahima Sangho, président de l’Observatoire pour les élections et la bonne gouvernance au Mali. Interview !

Le Républicain : L’ouverture démocratique en 1991 a permis l’éclosion des partis politiques, le multipartisme intégral, le nombre de partis politiques, environ 200, pose-t-il problème aujourd’hui ? 

Ibrahima Sangho : Le nombre de partis politiques ne pose pas de problème, parce qu’aux termes de la Constitution, les partis se forment et exercent librement leurs activités, dans les conditions déterminées par la loi. A cet égard, il n’y a pas de limitation de leur nombre. La Constitution permet aux Maliens de se réunir autour d’un parti politique de leur choix. Au Mali, on peut avoir le nombre de partis politiques qu’on veut, cela ne pose pas de problème ; il s’agissait pour les participants à la Conférence nationale de 1991 de rompre avec le système de parti unique, qui a prévalu depuis la Constitution de 1974 jusqu’à la révolution du 26 mars 1991. Il fallait permettre à chaque Malien de militer dans le parti politique de son choix, ainsi le législateur n’a pas limité le nombre de parti politique.

Parlez-nous des obligations des partis politiques, leur rôle dans la saine mobilisation des citoyens, la participation aux élections ?

Les partis politiques sont créés pour aller à la conquête du pouvoir, aux élections pour élire des conseillers, des députés, le président de la République. Ils ont des devoirs de formation et d’éducation de leurs militants, des Maliens, pour en faire des citoyens respectueux des principes démocratiques, des lois et de l’autorité de l’Etat. C’est une obligation pour les partis politiques d’aller aux élections. Un parti politique qui n’a pas de conseiller, ni de député, n’est pas un parti politique. C’est pourquoi nous disons qu’il n’y a pas 200 partis politiques au Mali, il y en a 66, au vu des dispositions de la Charte des partis politiques, qui indique qu’un parti politique, c’est celui qui a, au moins, un conseiller ou un député. Autrement, vous avez des papiers dans le sac, vous n’êtes pas un parti politique.

 Ainsi pour les partis politiques, seule l’élection est le critère de la vérité ?

Oui, quand on se réfère aux instruments juridiques nationaux, suivant la Constitution, il y a les élections des députés et du président de la République, chaque cinq ans ; le mandat du Haut conseil des collectivités est de cinq ans. On peut dire qu’il y a là un échec des partis politiques, quand on sait que le mandat du Haut conseil des collectivités territoriales est fini depuis 2012.

Au Mali, malgré le nombre élevé des partis politiques, nous avons connu plusieurs coups d’Etat, sommes-nous en marge de la démocratie ?

Le protocole additionnel de la CEDEAO est clair là-dessus, un militaire en activité ne doit pas être président d’un pays ou député. Si le parlement est constitué de militaires ou si le président est un militaire, il y a un recul de la démocratie, et on n’est plus en démocratie. Là, les partis politiques ont un rôle à jouer.

Les partis politiques jouent- ils sérieusement leur rôle d’acteurs majeurs ?

Quand on se réfère à la crise de 2020 par exemple, on a vu des partis politiques appeler l’armée à prendre le pouvoir, la rue à prendre le pouvoir, cela est anticonstitutionnelle, antidémocratique. La Charte des partis politiques en République du Mali est claire là-dessus, mais les partis politiques n’en tiennent pas compte : un parti politique qui appelle l’armée à renverser un pouvoir élu, légitime, ce parti politique doit être dissout et ses membres, arrêtés, emprisonnés, jugés et condamnés.

Qu’est ce qui explique ce déni politique avec des effets négatifs sur le niveau de citoyenneté de la majorité des Maliens, l’action des partis ne devrait-elle pas marquer plutôt positivement les femmes et les hommes au niveau local, régional et national ?

En général, les partis politiques sont très faibles, quand ils tiennent leurs congrès, on sait comment ils mobilisent les gens. Ce qu’il faut relever à ce niveau, c’est la communication politique qui n’atteint pas sa cible. Il y a un divorce entre la classe politique et la population, parce que les représentants du peuple ne lui disent pas la vérité, et ne font pas dans le sens du changement. Dans ce contexte de divorce, lors des élections, les gens disent qu’il vaut mieux prendre 1000 FCFA ou 2000 FCFA, pour voter, car lorsqu’ils sont élus députés, ce n’est pas sûr de les revoir avant les prochaines élections prévues dans cinq ans.

En 1991, l’ouverture démocratique a suscité beaucoup d’espoir, mais les promesses des fleurs restent toujours à tenir. Comment en sortir ?

C’est qu’il y a une élite qui ne compose pas avec la population, il faut que chacun joue son rôle. Tant que ce lien n’est pas rétabli et devienne une réalité, on ne s’en sortira pas. Il faut regarder la réalité en face, faire une autocritique, mais, ce sont les partis politiques qui foulent au pied les lois et autres décrets, et c’est ce qui est dommage. Dans la société traditionnelle malienne, quand les gens jurent sur le Kômô, ils n’oseraient jamais enfreindre ce serment, mais aujourd’hui, ils peuvent jurer sur le Coran et s’en moquent du serment.

Malgré les projets de société les mieux élaborés pour battre campagne, l’enrichissement illicite, la corruption, la course pour l’intérêt personnel et le gain facile, ont le vent en poupe ?

Aujourd’hui, les partis politiques doivent se remettre en cause et demander pardon au peuple. Parce qu’ils sont en train de faire des choses que le peuple malien ignore, et qui va sceller définitivement une rupture entre nous. Si on remonte à l’assemblée nationale sous le président IBK, les députés qui y ont siégé doivent aujourd’hui se remettre véritablement en cause et demander pardon au peuple malien.

Cette Assemblée a voté en 2017, le Code des collectivités territoriales, qui fait que désormais, le président du conseil de cercle est la première personnalité du cercle, le président du conseil régional est la première personnalité de la région. Contrairement au Code précédent, suivant lequel, les conseillers communaux devaient élire le conseil de cercle et le conseil régional, avec le Code des collectivités territoriales de 2017, les conseillers de cercle sont élus au suffrage universel direct, de même que les conseillers régionaux. C’est l’application de l’accord d’Alger : quand on ira demain à l’élection des conseillers de cercles et des conseillers régionaux au suffrage universel direct, il faudra s’attendre à un Mali divisé en huit Républiques ou plus, parce que chaque président de région pourra évoquer son élection au suffrage universel direct, et justifier ses moyens d’être en désaccord avec le gouvernement central sur une question nationale.

L’intervention des militaires et des religieux sur la scène politique est-elle une conséquence de la défaillance des acteurs politiques ?

Bien sûr. Concernant les religieux, les partis politiques sont allés les chercher dans les mosquées pour leur dire de venir les aider. Quant à l’armée qui intervient dans le jeu politique, c’est aussi les partis politiques qui ont appelé les militaires à faire un coup d’Etat. La faillite de notre pays aujourd’hui, l’intrusion des religieux et des militaires dans la politique, viennent de la faute des partis politiques.

Quels enseignements tirez-vous de la situation sociopolitique actuelle du pays ?

Il y a la nécessité d’institutions fortes, mais aussi d’hommes forts, compétents, patriotes et intègres. Aujourd’hui, cette question se pose avec acuité au Mali. Quand on regarde le sommet de la CEDEAO sur le cas du Mali, suite au coup d’Etat du 25 mai, le premier constat qu’on peut en tirer est que le peuple malien a été humilié. Le président Assimi Goïta, désigné par la Cour constitutionnelle, était présent à la rencontre, mais nulle part dans le communiqué final, son nom n’est mentionné. Ce qui est une humiliation du peuple malien. Cela veut dire que dans 10 ans ou 20 ans, si quelqu’un veut se renseigner sur le sommet de la Cedeao, il pourrait croire qu’Assimi Goïta n’était pas là-bas, alors qu’il y était. Encore une fois, cela constitue une grande humiliation pour le peuple malien. Le second constat et enseignement qu’on peut tirer, est que la CEDEAO a compris que le Mali est un Etat failli aujourd’hui. Elle a compris que le peuple est pris en otage par une catégorie de personnes, notamment la Cour constitutionnelle et les militaires qui ont les armes. Une autre leçon à tirer, c’est de ne pas minimiser le sens du serment. Ce qui est arrivé à Bah N’Daw par exemple, c’est de sa faute. Parce que le 3 décembre 2020, quand Bah N’Daw a publié la liste des membres du CNT, lui-même  savait  qu’il venait de violer un serment, qu’il a prêté avant d’entrer en fonction. La composition du CNT n’était pas conforme au décret de répartition des membres du CNT. Et pour la petite histoire, le décret portant nomination des membres du CNT a été attaqué devant la Cour suprême pour annulation. La suite de la saisine est encore attendue.

Réalisé par B. Daou

Source : Le Républicain

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