C’est la déduction qu’on est en droit de tirer d’un sulfureux rapport en date d’août dernier mais plus récemment rendu public. Il vient confirmer, description détaillée à l’appui, les accusations de trafic illicite et de connexion djihadiste dont l’Ambassade des Etats-Unis au Mali avait précédemment chargé la Plateforme et le GATIA, en conseillant aux autorités maliennes de se démarquer de ces deux entités.

Le rapport en question n’est pas exclusivement consacré au trafic de stupéfiants. Mais à côté des différents phénomènes que draine la crise malienne, un intérêt particulier y est accordé à la densité de certaines opérations mafieuses. Jusque-là superficiellement évoqué dans les rumeurs et dans les commérages sur le bout de lèvres, le filon et ses principaux acteurs ont été passés au peigne fin et explorés plus en profondeur par le groupe d’experts créé par le Conseil de sécurité de l’ONU en application de la Résolution 2374 sur le Mali. Les fouineurs de cette organisation planétaire sont partis d’un épisode d’apparence anodin mais qui s’est révélé très instructif sur l’ampleur d’un trafic qui dépasse largement la seule dimension du Mali. Il s’agit de la saisie, en 2018, d’une importante quantité de résine de cannabis au Niger ,dont votre journal, Le Témoin, s’est fait l’écho en mentionnant les liens des personnes impliquées avec le GATIA et la société Tilemsi – en l’occurrence Sid’Ahmed Ben KazouMoulati alias Zaneylou, un des dirigeants de la filiale nigérienne de cette société de distribution et de transport. L’intéressé en est en effet le co-gérant avec un nommé Ben Ahmed Mahri alias Mohamed Rouggy, instigateurs de démarches souterraines pour obtenir la libération de son associé auprès du gouvernement nigérien, par l’intermède d’un autre compère du nom de HanouneOuld Ali. Il n’en fallait pas plus que ces indices pour déceler des liens avec une autre personnalité. Il s’agit du député OuldMattali, également copropriétaire de Tilemsi et gendre par ailleurs de Ben Ahmed Mahri. Selon les experts onusiens, le parlementaire élu à Bourem ne conteste guère avoir été le géniteur de la Société Tilemsi. Toutefois leur aurait-il confié ne plus y détenir des parts sans pour autant nier sa proximité avec les propriétaires actuels de l’entreprise. D’où peut-être son implication personnelle pour faire libérer certaines des 12 personnes détenues dans le cadre de la saisie des 2,5 tonnes de cannabis à Niamey. Il lui est imputé en tout cas un plaidoyer en faveur de Ben Ahmed Moulati présenté comme un innocent qui se rendait à Gao au moment des arrestations afférentes à la saisie. Toutes choses qui corroborent par ailleurs l’étiquette que lui ont collée certains services de renseignement, qui représentent le député OuldMattali comme la caution politique des opérations illicites, à défaut d’en être le cerveau. Selon lesdites informations rapportées par le groupe d’experts, il sert de relais politique et de couverture à des trafiquants de drogues en leur assurant “la protection contre toute intervention des autorités étatiques, en les services de sécurité et en avertissant les trafiquants de la tribu arabe des Lehmar des éventuelles opérations de lutte contre les stupéfiants”. Or Tilemsi se présente comme la plaque tournante d’un cartel de narcotiquants dont les tentacules vont au-delà du Niger et du Mali. Les experts ont également détecté ses traces jusqu’en Guinée Bissau, puis au Sénégal, une autre destination de ses bus-voyageur. C’est en Guinée Bissau, par exemple, qu’on a découvert les indices accablants d’une implication de Ben Ahmed Mahri avec le trafic de la cocaïne. Les autorités de ce pays associent le nom du gendre de OuldMattali à une importante saisie de près d’une tonne de poudre blanche évalué à 50 millions de dollars américains. Le produit illicite a été décelé dans “le compartiment secret d’un camion d’immatriculation sénégalaise chargé de poisson congelé. Effectuée le 9 Mars dernier, l’opération Bissau-guinéenne s’est soldée par l’arrestation de quatre (4) personnes dont l’un serait un Malien en possession de fausse identité d’officiel nigérien. Il s’agit de Mohamed Sidi Ahmed, un acolyte de Ben Mahri, selon toute évidence, qui s’était rendu en Guinée Bissau pour s’y établir dans le secteur du commerce. Il se pourrait aussi qu’il ait préparé le terrain à son acolyte dont le nom apparaît dans l’histoire du camion transportant la marchandise illicite. En effet, quelques jours avant la saisie dudit véhicule, mentionne le rapport des experts onusiens, Mahri se trouvait également à Bissau en compagnie d’un certain Oumar Ould Mohamed, qui avait endossé l’achat du camion visiblement pour les seuls besoins de leur opération illicite. Et pour cause, les deux suspects ont été aperçus ensemble dans un dépôt où le véhicule a séjourné sans doute pour recevoir sa cargaison de drogue dissimulée dans un compartiment dont l’aménagement a nécessité trois longs mois.

Les deux cerveaux de l’opération vont toutefois échappé aux autorités policières de Guinée Bissau pour avoir pris soin de quitter ce pays la vieille de la saisie. Le rapport indique qu’ils se sont échappés via le Senegal pour se réfugier probablement dans la localité de Tabankort au Mali, bastion franchissable des propriétaires de Tilemsi et que le Rapport décrit comme haut-lieu de “stockage et de transbordement de drogues sur la route reliant Gao à Kidal”.

L’expertise des Nations-unies sur le Mali est par ailleurs convaincue de son allégation suivante : “Mohamed Ben Ahmed Mahri utilise les revenus tirés du trafic de stupéfiants pour soutenir des groupes terroristes armés, notamment Al-Mourabitoun”. C’est probablement le bras séculier de sa tribu d’appartenance affilié à la Plateforme, les Lehmar, qui disputent âprement le contrôle des couloirs et passages de la drogue aux autres réseaux de la région de Kidal affiliés à la CMA. Pour les rares fois où les protagonistes partagent la poire, la consonance Mahri est toujours associée à leur deal mafieux. C’est ainsi qu’en avril 2019, trois tonnes de résine de cannabis appartenant à des membres du MAA-Plateforme de Tabankort est ransporté par un réseau criminel affilié à la CMA, dans le cadre d’une scellée par Mahri Sidi Amar Ben Daha alias Yoro OuldDaha, commandant du MOC de Gao pour le compte du même MAA-Plateforme.

Doit-on en déduire que la crise malienne va perdurer aussi longtemps que le vide étatique au septentrion permettra d’exploiter le filon des trafics en tous genres ? Le Conseil de sécurité en est d’autant persuadé qu’il a réagi en vouant au sursis tous les protagonistes de l’Accord dont le combat pour le contrôle du territoire de la drogue l’emporte sur l’œuvre de stabilisation du Mali. C’est le cas de nombreux acteurs de la Plateforme ainsi que de la CMA qui, au nom de leurs connexions avec les réseaux criminels, perturbent la mise en œuvre de l’Accord.

A KEÏTA

Source: Le Témoin